Une pinasse pour Tombouctou

Bamako, Mali, janvier 2006. Je n’avais pas encore 23 ans, et pour mon tout premier voyage, j’avais choisi le Mali. Je voulais un pays sous développé, un pays pauvre. Je voulais souffrir, me prouver des choses, « sortir de ma zone de confort » comme on dit aujourd’hui, même si à force de l’entendre, cette expression a fini par m’agacer. Je voulais me mettre à l’épreuve, et ça n’allait pas tarder.

Quelques semaines après mon arrivée, j’avais réservé un ticket de bus à Bamako. Au guichet on m’avait assuré qu’il était direct jusqu’à Douentza. Arrivé là-bas je devais trouver un taxi collectif pour arriver à Tombouctou la Mystérieuse. Depuis la capitale malienne le trajet prenait une bonne dizaine d’heures. Le bus n’était pas plein, et personne n’étant assis à côté de moi, j’avais pu dormir presque confortablement à moitié allongé sur deux sièges. Seulement quand je m’étais réveillé vers 6h30 du matin, nous étions arrivés à Mopti, et c’était le terminus ! Le bus avait fait une pause à Sévaré et ceux qui allaient à Douentza devaient descendre prendre un autre véhicule. Endormi, je n’avais pas entendu les appels.

Un jeune homme m’expliqua que le plus simple était de prendre un taxi jusqu’à Sévaré d’où je pourrais retrouver un autre bus pour Douentza. Après un moment de réflexion, il me proposa une autre solution : prendre un pinasse. Je ne savais même pas ce que ce mot signifiait ! Il s’agissait d’énormes barques à fond plat et motorisées. Il me faudrait quatre jours pour arriver à Tombouctou en remontant le Niger. J’avais regardé ces embarcations précaires amarrées dans le port de Mopti, la plus grande ville du centre du pays, construite sur le fleuve. C’est de cette situation qu’elle tirait, paraît-il, son surnom de Venise du Mali. C’était probablement du baratin qu’on racontait aux touristes, mais cette ville, et en particulier ce port, me fascinait. En forme de U, celui-ci était entouré de cabanes faisant office de boutiques où l’on vendait notamment de grosses plaques de sel venues du Nord du Sahara après avoir voyagé pendant plusieurs semaines à dos de dromadaires puis en pinasse, en passant par Tombouctou. En échange, les pinasses apportaient à la Porte du désert des sacs de ciment et de riz principalement. J’avais évidemment choisi cette dernière solution qui me paraissait infiniment plus excitante.

Le port de Mopti et ses pinasses en 2006. Ma pinasse avait un étage comme celle de droite ou celle du fond.

Conseillé par ce jeune homme, dont j’ai malheureusement oublié le prénom après toutes ces années, j’avais acheté une couverture peule1 en poils de chèvres pour me protéger des nuits froides, et un bidon de plastique entouré d’une enveloppe de jute afin de conserver mon eau fraîche pendant la chaleur du jour. Je m’étais méfié de lui au début, mais son aide m’avait effectivement été précieuse plus tard. J’avais payé 15000 Francs CFA (23€) mon transport en pinasse. Le véritable tarif devait être de 10000 Francs, mais j’étais Blanc. J’avais tout de même eu le droit à une place privilégiée près du capitaine, peut-être grâce à mon nouvel ami, ou parce qu’ils eurent pitié du jeune homme blanc et visiblement un peu perdu que j’étais. C’était une pinasse moderne, si je peux l’appeler ainsi : on lui avait ajouté un pont de métal sur la coque de bois, et c’était là que j’allais passer les quatre prochains jours. En-dessous, les autres passagers peu nombreux s’installaient comme ils le pouvaient sur les marchandises. Le moteur était au milieu de la coque, et vers l’arrière se trouvait la cuisine où des femmes préparaient les repas pour l’équipage et les passagers. Enfin, la poupe était occupée par un cabinet de toilette, seulement fermé par un rideau, et constitué d’un simple trou dans un plancher immergé par l’excès de poids.

A la sortie de Mopti

Il n’y avait aucune échelle ni aucune coursive permettant aux passagers d’aller aux toilettes. Encore moins pour moi qui étais sur le pont. Il me fallait me déplacer sur le plat bord de la pinasse, les talons au-dessus de l’eau, les mains accrochées au toit. Ce détail a de l’importance puisque c’est précisément lors de la première nuit passée sur cette pinasse que je découvris ce mal bien connu des voyageurs qu’est la tourista. Je fis plusieurs aller-retours dans l’obscurité entre l’avant et l’arrière du bateau en prenant garde de ne pas tomber à l’eau, mais en allant suffisamment vite tout de même ! N’appelle-t-on pas la diarrhée konoboli en bambara, le ventre-qui-court ? Et tout ça pour viser tant bien que mal un trou noyé et en faisant fi de ma pudeur peu protégée par ce rideau qui volait au vent ! Personne ne semblait se préoccuper de moi, peut-être même que personne n’avait remarqué l’état dans lequel j’étais cette nuit-là. De toute façon, personne ne parlait Français à bord. Je n’étais pas rassuré, autant inquiet pour ma santé que par la crainte de glisser lors de ces déplacements acrobatiques. Je ne pouvais pas choisir pire moment pour être malade.

Cela ne dura finalement pas bien longtemps, et ce mauvais moment passé, j’avais enfin pu m’endormir. Quand je me réveillais le matin suivant, l’équipage était sur le pont en train de prier. Peu habitué à voir les prosternations des musulmans, il m’avait même fallu un temps avant de comprendre ce qu’ils faisaient. Le soleil s’élevait doucement au-dessus de l’horizon, flamboyant, imprimant ses reflets oranges dans le bleu du fleuve le long duquel se dessinaient les silhouettes des arbres au milieu des villages de terre dont se détachait souvent le minaret d’une petite mosquée à l’architecture soudanaise. Mon ventre s’était calmé, me laissant apprécier silencieusement la beauté de cet instant. Bien que pour mes compagnons de voyage il ne s’agissait que d’une journée des plus ordinaires, le jeune citadin français que j’étais avait le sentiment de vivre une incroyable aventure. J’étais heureux et j’étais fier.

Un village le long du Niger

Je ne fus pas malade le reste du voyage. Les villages aux huttes de paille des pêcheurs bozos2 que je vis lors de la traversée du lac Débo m’intriguèrent mais je ne pouvais pas m’y arrêter. Mis à part ça, le paysage était plutôt monotone. Seuls les gens m’intéressaient réellement. Je voulais connaître leur vie, je voulais comprendre, mais je n’avais qu’à peine le temps de l’apercevoir.

Le matin du quatrième jour, nous arrivions à destination. Celle-ci n’était pas exactement Tombouctou, mais un village sur le bord du fleuve à quelques kilomètres de là. Je descendais à terre mon gros sac Quechua sur le dos. Je me sentais sale, portant les mêmes vêtements depuis quatre jours, sans avoir eu l’occasion de me laver. Le capitaine de la pinasse me trouva un taxi collectif et me regarda partir. La barrière de la langue ne nous avait pas vraiment permis de discuter, et il ne m’avait pas spécialement témoigné de considération pendant ces quelques jours. Pourtant en m’éloignant je pouvais lire dans son regard de l’empathie et de la bienveillance. Je réalisais à quel point j’étais vulnérable dans cet univers inconnu, et combien il était crucial, en voyage, de faire confiance aux personnes croisées en chemin.

Ces quelques péripéties m’avaient beaucoup marqué. Ce parcours imprévu s’était révélé être une sorte de rituel de passage, la première étape d’un voyage initiatique à travers un Mali qui allait me transformer en profondeur. Le jeune homme de Mopti, comme le capitaine de la pinasse, furent les passeurs qui m’aidèrent à atteindre mon but et à grandir. D’autres allaient suivre. Aujourd’hui, vingt ans plus tard, alors qu’à l’époque mon objectif était de visiter Tombouctou, c’est finalement du trajet lui-même que je garde le souvenir le plus vivace.

1- Peule : Les Peuls forment une des trois ethnies principales de la région de Mopti. Ce sont essentiellement des éleveurs nomades

2- Bozos : Les Bozos forment une autre des ethnies de la région. Ce sont des pêcheurs semi nomades. J’ai passé quelques jour dans un de leurs villages lors d’un autre voyage.

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