Kolkata, West Bengal, Inde, décembre 2024. Cela faisait quatre jours que j’avais posé mon sac à dos dans un hôtel de Mahatma Gandhi Road. J’avais d’abord passé deux nuits dans un dortoir propre et confortable, mais le manque d’intimité, les ronflements des voisins de chambre, ou leurs discussions à voix haute la lumière allumée jusqu’au milieu de la nuit avaient eu raison de ma patience. J’avais donc déménagé à quelques dizaines de mètres de là, au New Royal Hotel, qui n’avait de luxueux que le nom. Les chambres étaient à 620 roupies la nuit, de quoi avoir un matelas dur comme du bois couvert d’un drap troué et une minuscule salle de bain sans eau chaude. Étrangement j’étais plus à l’aise dans cet hôtel miteux.
L’Indian Coffee House
J’avais décidé de faire une pause dans l’Indian Coffee House où, armé d’un Special Hot Coffee conseillé par le serveur et d’une assiette d’onion pakoda, je comptais dresser un premier bilan de ce séjour. L’endroit était idéal : situé à College Street, au milieu de centaines de bouquinistes, c’était un des lieux de rendez-vous des étudiants et des intellectuels de la ville. Et Kolkata avait la réputation d’être la capitale culturelle de l’Inde. Mes facultés seraient forcément décuplées.
Le café n’était d’ailleurs pas sans charme : le bâtiment était teinté d’une atmosphère coloniale avec son plafond haut, son étage en mezzanine faisant le tour de la pièce, et les serveurs portant des uniformes qui semblaient aussi vieux (et propres…) que l’endroit. Je n’avais pas eu le temps d’écrire davantage que le serveur m’apportait déjà l’addition, me poussant à partir : un groupe de jeunes indiens aisés venait de s’installer à côté de moi et avait besoin d’une troisième table. Je finissais rapidement mon café et lui donnais 150 roupies, puis, alors que j’attendais qu’il me rende la monnaie, il me dit « 150 is fine. Tip. » Je payais donc 36% de pourboire pour avoir le droit d’être mis dehors après un quart d’heure à table alors que je comptais me poser une petite heure pour écrire. J’étais déçu, mais je comprenais qu’un café aussi populaire n’était pas un endroit pour venir seul et écrire.

Un peu hébété dans la rue, ne sachant que faire, je décidais d’aller dans un mithaia goûter quelques sucreries locales et poursuivre ma réflexion. En chemin je croisais comme tous les jours des gens allongés par terre enroulés dans des couvertures, des femmes cuisinant sur le trottoir, des enfants jouant à côté et réclamant de l’argent aux passants. Des immigrés du Bangladesh, des Rohingyas, paraît-il. Probablement aussi des pauvres venant de villages de la région ou du Bihar. Leur nombre, en tout cas, m’avait surpris. Quant aux douceurs locales, elles étaient trop sucrées à mon goût. J’aurais dû prendre un dal-puri. Les clients étant nombreux et les places manquantes, je décidais finalement de rentrer à l’hôtel sans avoir écrit grand-chose. C’était donc dans ma chambre que j’essayais de me concentrer malgré le bruit de la rue qui inondait la pièce.
Kolkata Punk
Ce n’est jamais évident d’imaginer à l’avance l’endroit que nous allons visiter. Sur Instagram, j’avais surtout vu des photos très colorées, des vêtements aux murs des maisons. Pourtant, j’avais été surpris en traversant la ville en taxi depuis l’aéroport pour rejoindre mon hôtel. Kolkata avait une identité propre, bien différente de Delhi ou Mumbai, les deux autres villes géantes d’Inde qui habritaient ensemble une population équivalente à celle de la France.
Bien sûr, il n’y avait aucun doute là-dessus, j’étais en Inde. La pollution suffocante, les klaxons assourdissants, l’odeur d’encens, la foule qui se pressait et se bousculait, les chai walas un peu partout étaient quelque chose de familier pour moi qui avait déjà voyagé plusieurs fois dans ce pays. Mais Kolkata avait quelque chose en plus, je lui trouvais un côté cinématographique. Cette esthétique particulière, je la nommais le Kolkata Punk, en référence au style Cyber Punk ou plutôt, avec son côté rétro futuriste, au Steam Punk.

Le Kolkata Punk mêlait des éléments anciens et modernes. Il y avait d’un côté son architecture coloniale, généralement en briques, parfois imposante et prétentieuse avec son style classique, ses colonnes, mais souvent délabrée et envahie par la végétation. Les taxis Ambassador jaunes, sillonnaient toujours les rues, comme dans un vieux film, mais ils étaient cabossés et rouillés. Son tramway vétuste perçait son chemin au milieu de la circulation depuis la fin du XIXe siècle. On croisait encore ces anachroniques « hommes chevaux », des pousse-pousse tirés par des hommes au milieu des voitures et des motos, qui me rappelaient forcément le personnage de La Cité de la Joie. Il y avait aussi ces gens se lavant dans la rue à grandes eaux grâce aux robinets publics. Et les Brahmanes, chandan sur le front, semblaient venir de l’antiquité, effectuant leurs rituels dans les temples et les maisons et les petits commerces, accrochant des grigris de citrons et de piments – le nazar battu – pour faire fuir les mauvais esprits. La religiosité omniprésente atteignait son pic pendant la fête de Durga à l’automne. Mais de l’autre côté il y avait aussi son métro récent, ses voitures électriques, ses enseignes lumineuses et des QR Codes Google Pay et Phone Pe jusque sur la roulotte du vendeur de rue. Le tout dans un chaos très indien évidemment. La ville était un palimpseste où toutes les époques se superposaient.
Le Kolkata Punk c’était aussi un état d’esprit à la fois attaché à ses traditions et résolument tourné vers l’avenir. Une ambition qui allait certainement transformer l’ancienne Calcutta en une néo Kolkata à moyen terme. Les anciennes bâtisses allaient pour la plupart très certainement être démolies pour laisser la place aux cubes modernes lisses et sans âme. Les taxis jaunes étaient déjà menacés par une loi sur les véhicules de plus de quinze ans tandis qu’Uber leur prenait de plus en plus de clients. Le tramway, qui partageait ses voies avec les voitures, le rendant inutile, était déjà en sursis, avantageusement remplacé par le métro.
Un vendeur de jus de canne à sucre m’avait confié que les bâtiments modernes étaient loin d’être aussi beaux que les anciens. Mais le monde changeait, l’Inde allait de l’avant et se développait, et si elle voudrait probablement conserver certains éléments de son passé, ceux de l’époque coloniale ne seraient sans doute pas sa priorité.
China Town
La description du Kolkata Punk ne serait pas complète si je ne parlais pas de sa gastronomie et surtout d’un aspect en particulier : les plats chinois étaient une partie intégrante de la culture locale. On en trouvait aussi bien dans les roulottes des vendeurs de street food, momos et chowmin en tête, que dans des dhabas chinois avec des menus plus élaborés ou même de véritables restaurants. Si certains étaient tenus par des Chinois, la plupart du temps, il s’agissait plutôt d’Indiens.

L’origine de cette cuisine exotique était à rechercher du côté d’une immigration chinoise qui avait eu lieu à la fin du XIXe siècle. Peu à peu, une communauté de plusieurs milliers de personnes s’était formée, qui s’était spécialisée dans les tanneries. D’abord dans le quartier de Tiretta Bazaar, ceux-ci s’étaient ensuite déplacés à Tangra, qu’on appelait désormais New China Town. J’avais été un peu déçu en visitant ce quartier, trompé par ce surnom. Avec le temps, beaucoup de ces Indo-chinois s’étaient en effet expatriés et la plupart des tanneries de Tangra étaient maintenant fermées. On y trouve encore des restaurants, et on y croise encore des Chinois, mais on sent que leur disparition n’est qu’une question de temps. J’avais pris mon petit-déjeuner dans un de ces restaurants, une soupe et des nouilles aux wontons, mais le personnel était Népalais. Le souvenir de la présence des Chinois restera pourtant encore longtemps grâce à la popularité de leurs plats après des Kolkatans.
Le Parfum de Kolkata
Je venais de passer ma dernière nuit au New Hotel Royal. Je devais partir après un dernier petit déjeuner dans le quartier. Sur le trottoir, une petite fille aux cheveux courts, habillée en rouge, était occupée à se fabriquer une maison avec des cartons. C’est qu’il commençait à faire froid sur les trottoirs de Kolkata pendant ces nuits de décembre. Je regardai à l’intérieur : la fillette y avait déposé quelques objets personnels, dont deux petites poupées et une bouteille d’eau. Elle avait trouvé du papier bulle pour lui servir de matelas.
J’avais fait sa connaissance la veille : elle s’appelait Khushbu, Parfum en Hindi. Elle vivait là, dehors, avec sa grand-mère, depuis je ne sais combien de temps. Elle n’était pas comme les autres enfants de la rue, souvent insolents et qui n’hésitaient pas à vous suivre jusqu’à ce que vous cédiez et donniez quelques roupies. D’ailleurs, alors que j’étais passé bien des fois à côté d’elle, elle ne m’avait jamais rien réclamé. Elle n’avait même jamais fait attention à moi. Elle parlait d’une voix si basse qu’il fallait tendre l’oreille pour l’écouter. Plus que d’autres, elle me semblait si fragile. Quelle triste façon de démarrer sa vie…
Je m’approchai d’elle :
« as-tu pris un petit déjeuner?
– non
– allons-y»
Je l’avais conduite à deux pas de là. L’homme vendait des puris, des beignets d’aubergines, des samosas… Je la laissais choisir ce qu’elle voulait manger. Elle n’hésita pas une seconde : elle voulait des puris. L’homme lui demanda combien elle en voulait. « Quatre ! » C’était 30 roupies les 5. Dans une assiette faite de feuilles séchées, comme on en trouve partout en Inde, l’homme versa une louche de pommes de terre en sauce et ajouta les cinq puris. Khushbu aurait un petit déjeuner aujourd’hui. Elle alla manger chez elle, dans sa maison de carton. Elle me rappelait d’autres enfants que j’avais croisés, comme Nakul et Anjali. Je lui dis au-revoir avec un sourire mêlant bienveillance, impuissance et résignation. Que pouvais-je faire de plus ? J’étais vraiment de retour en Inde.
