Les forgerons nomades

Dumka, Jharkhand, Inde, décembre 2024. En sortant de mon hôtel ce matin-là, j’avais été surpris de voir dans la rue des dizaines d’hommes tenant au bout d’une corde des centaines de moutons et de chèvres. Il y en avait partout dans la ville, surtout des chèvres d’ailleurs. Certains, venant des villages alentours, les faisaient descendre d’un tampu (gros tuktuk souvent utilisé comme transport collectif), d’autres, qui venaient de faire affaire, leur faisaient faire le chemin inverse. C’était comme ça tous les vendredis à Dumka, dans la capitale culturelle des Santhals, la plus grande tribu adivasi d’Inde. J’étais justement venu dans la région pour les rencontrer. Il faut dire que depuis deux ans, la Présidente de l’Inde était une Santhal, ça me faisait une bonne raison d’en parler.

La Churel

J’étais arrivé à Dumka la veille, et j’avais juste eu le temps de faire un petit tour dans différents quartiers dans l’espoir de prendre quelques photos. L’architecture, récente, n’avait pas tellement de charme, comme c’était le cas de beaucoup de villes indiennes. Elles ne pouvaient pas toutes ressembler à Kolkata. Mais les maisons colorées me donnaient tout de même des occasions de prendre des photos.

Je joue avec les couleurs

Les gens n’étaient clairement pas habitués à voir des étrangers ici et parfois on me demandait si j’en étais un. On m’avait même demandé une fois si j’étais Assamais. Si certains semblaient se méfier de moi et de mon appareil photo, c’était, comme souvent, plus simple avec les enfants, qui n’hésitaient pas à me demander de les prendre en photo.

C’est ainsi, par exemple, qu’en passant dans une rue où des enfants jouaient au badminton, sport très pratiqué en Inde – il n’y a pas que le cricket – je me suis retrouvé à en photographier tout un groupe. Parmi eux, une fille de peut-être 11 ou 12 ans avait des yeux incroyablement jolis. Devant elle j’en avais fait la remarque à un garçon qui devait avoir à peu près le même âge. Probablement gêné d’avouer publiquement qu’il l’a trouvait jolie, il se mit à dire en riant qu’elle était une churel. Je n’avais pas compris aussitôt ce mot que je n’avais plus entendu depuis des années. Alors il précisa : « bhoot ! », un fantôme, et je me souvins : les churels étaient dans l’imaginaire indien des esprits de femmes mortes en couche ou de manière violente. On disait parfois qu’elles avaient un visage séduisant, cachant leur véritable nature maléfique, bien qu’on pouvait également leur donner un aspect monstrueux et déformé, et ayant des pieds tournés à l’envers. On croyait qu’elles cherchaient à se venger des hommes en les attirant dans une forêt où il se perdraient ou en les tuant elle-même. Le garçon avait habilement détourné la conversation et on ne parla plus des yeux de la jeune fille.

Les Santhals

Dumka n’était pas une grande ville et il était facile de se rendre à pied dans les villages des alentours, qui étaient souvent habités par des Santhals. C’est ce que j’étais parti faire. En chemin je reconnaissais facilement les maisons des Santhals : toits couverts de tuiles, murs en terre souvent peints, ou possédant au moins une frise en faisant le tour ou décorant la porte d’entrée. Sur certaines maisons, ces motifs, généralement des fleurs mais parfois aussi des animaux ou des formes géométriques, étaient en relief. Ces jours-là, beaucoup de femmes – cette tâche leur était allouée – étaient occupées à refaire les murs, à les lisser avec de la boue. Les peintures étaient en effet refaites chaque année à l’occasion du festival de Sohrai qui dans cette région avait lieu en janvier. Cependant, certaines familles devenues chrétiennes préféraient les refaire pour Noël, qui approchait.

Sohrai était une fête partagée par plusieurs communautés adivasis qui était liée aux moissons. Ailleurs cette fête tombait à l’époque de Diwali, mais dans la région de Dumka, je ne savais pas pourquoi, c’était 2 mois plus tard. Les communautés de Santhals se réunissaient alors pour manger, souvent un biryani avec de la viande, du mouton ou du poulet. On jouait de la musique santhali, on dansait et les hommes buvaient de l’alcool local : handiya, une bière de riz ou tari, du vin de palme. Les hommes allaient parfois chasser, avec arcs et flèches, pour ramener du gibier. C’était la fête la plus importante pour les Santhals.

Roshan, un jeune Santhal près de Littipara

D’une manière générale les Santhals étaient plutôt froids et peu coopératifs avec moi. Les photos en particulier semblaient les gêner et je ne pouvais malheureusement pas immortaliser leurs peintures. Quelques adolescents et jeunes adultes s’étaient tout de même montrés sympathiques, prenant la pose pour des photos qui néanmoins ne présentaient guère d’intérêt. On m’avait tout de même offert un verre de vin de palme quelque part dans les collines à l’Est de Dumka. Avant de venir ici j’avais tenté ma chance à Littipara, dans le district de Pakur. Mais leur attitude n’était pas tellement différente. Je décidais de ne pas les déranger davantage.

Les forgerons nomades

Pour quitter la ville et me rendre dans les villages santhals, j’étais passé devant le lac où des gens se rendaient pour se laver ou faire leur lessive, malgré la noirceur de ses eaux et les déchets flottants près des berges turquoise. Un hôpital local y faisait même laver ses draps verts et ses couvertures rouges qui sèchaient ensuite à même le sol. Un peu plus loin, sur le bord de la route, on frappait le fer. Depuis quelques jours, trois familles de forgerons avaient installé leurs tentes (une simple bâche) sur un terrain vague et passaient leurs journées à forger des haches et des outils agricoles. Je m’étais rapidement arrêté saluer un des forgerons et j’avais été marqué par la gentillesse qui se lisait sur son visage. Je lui avais donc promis que je reviendrais plus tard pour discuter, ce que je fis en fin d’après-midi.

Même les femmes participent, tout en conservant leurs bijoux évidemment

Les Lohars, comme on appelle en Inde la caste des forgerons, sont parmi les derniers nomades de l’Inde. On en croise dans tous le pays, vendant leurs outils sur les bords des routes et dans les marchés. Autrefois, ils se déplaçaient avec des charrettes dont certaines étaient magnifiquement sculptées. J’en avais vu une il y a une douzaine d’années au Rajasthan, à Beawar, devant la maison de Lohars sédentarisés. Aujourd’hui ils payent généralement des camionnettes pour les transporter d’un endroit à l’autre avec leurs affaires.

À mon retour en fin d’après-midi, j’avais été chaleureusement accueilli. Une rapide conversation m’apprenait qu’ils venaient du Madhya Pradesh où ils avaient leur maison à une centaine de kilomètres de Bhopal. C’était là qu’ils résidaient pendant la saison des pluies. Le reste de l’année, ils voyageaient de villes en villes, n’y restant que quelques jours à chaque fois.

J’avais été frappé de voir la jeune femme en tenue sophistiquée, portant des bijoux depuis les orteils jusqu’aux narines, participer à cette tâche physique. Surtout compte tenu de sa frêle apparence. En Inde, les femmes travaillaient souvent très dur, sans jamais sacrifier leur élégance. Combien de femmes avais-je vues dans ce pays travailler dans les champs et dans le bâtiment tout en portant des saris colorés ?

Ils s’étaient prêtés au jeu des photos avec beaucoup de compréhension. Ils m’avaient même demandé de faire un selfie avec eux. Le rapport des Indiens à la photo était une bénédiction pour les voyageurs.

En Inde les femmes travaillent souvent très dur, sans jamais sacrifier leur élégance

Évidemment, ma présence avait attiré d’autres personnes, à commencer par le vendeur de cacahuètes installé à côté des Lohars. Les questions fusaient, comme souvent, y compris les plus personnelles, les Indiens n’ayant pas la pudeur des Européens à propos de certains sujets. Puis vint la question à laquelle je ne m’attendais pas : avions-nous des robinets d’eau chez nous en France ? Avoir de l’eau au robinet à domicile, qui plus est potable, était tellement normal en France qu’on n’y pensait même plus. On ne se rendait plus compte qu’une grande partie de la population mondiale, comme c’était le cas pour beaucoup d’Indiens, n’avaient pas ce privilège. Et encore, en Inde, l’eau du robinet venait d’un tank posé sur le toit et non d’un réseau municipal. C’était une nouvelle occasion de réfléchir à notre confort et à la chance que nous avions d’avoir accès aussi facilement à une chose aussi précieuse que l’eau.

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