La Foire de Pushkar

Pushkar, Inde, Novembre 2015. Je retrouve avec un certain plaisir Pushkar, au Rajasthan. Cette fois, cet ancien repère de hippies plutôt calme que je connaissais s’est transformé en une immense foire aux bestiaux, surtout connue pour les milliers de chameaux qui y sont vendus. Mais on y trouve aussi des chevaux, des boeufs, et toutes sortes de choses allant des selles pour chevaux et dromadaires aux sabres rajputs.

Des chameaux au coucher du soleil
Des chameaux au coucher du soleil

Pushkar : son lac sacré et son temple de Brahma

Pushkar étant avant tout une ville sacrée pour les hindous, les milliers d’Indiens qui viennent ici à l’occasion de la foire en profitent pour visiter le temple de Brahma, soi-disant le seul au monde (il en existe au moins un autre près du village d’Asotra, à 300km à l’Ouest), pour honorer des dieux dans les quelques centaines de temples de la ville et pour prendre un bain dans le lac sacré autour duquel est bâti la ville.

Si voir des dromadaires, surtout une telle quantité, n’est pas commun pour un Européen, et si la programmation de différents concours, concerts, et autres animations attire beaucoup de monde, je suis pour ma part principalement intéressé par les différentes personnes qui se retrouvent ici pour l’occasion. Je ne m’attarde donc pas sur le match de kabaddi mêlant indiens et touristes ni sur le concours de moustache et je ne fais pas de tour en chameau ou en montgolfière. La foire de Pushkar c’est pour moi l’occasion de faire des rencontres, de discuter avec ces gens qui semblent parfois tout droit sortis d’un livre.

Des Lohars, des Kalbelyas et des Bhopas

Marcher dans la ruelle parallèle aux ghâts est rendu difficile par la foule considérable venue à l’occasion de la foire. En me dirigeant vers le temple de Brahma, je rencontre quatre femmes accroupies à l’indienne, les pieds à plat par terre, vendant des pinces à épiler et des mini cuillères servant à nettoyer les oreilles ( si si !). Notant l’aspect artisanal de ces objets, je leur demande si elles appartiennent à la caste des Gadulya Lohar, une caste de forgerons nomades. Elles en font effectivement partie, mais elles sont désormais sédentarisées avec leurs familles à Beawar, au Sud d’Ajmer. Elles me disent cependant toujours posséder le chariot typique magnifiquement sculpté dans leur maison.

Les Lohars, de part leur métier, sont peu habitués des touristes. Le fait qu’elles soient des femmes ne doit pas non plus les aider à se sentir à l’aise en ma présence. L’une s’enhardit pourtant à me demander de leur offrir un chai. Les voilà détendues, d’autant plus qu’un jeune vendeur de couteaux et sabres viens me donner un coup de main pour la traduction en Hindi. Celle qui semble être la plus âgée souhaite m’inviter chez elle après le festival. Je suis obligé de décliner l’invitation pour cette fois, ne pouvant rester aussi longtemps au Rajasthan. Elle souhaite alors m’offrir un rakhi (bracelet offert par les soeurs à leurs frères au cours d’une cérémonie, notamment pendant la fête de Raksha Bandhan) et ainsi faire de moi son frère. Je ne la croiserai malheureusement pas les jours suivants, mais je me promets de la retrouver à Beawar un jour pour recevoir mon rakhi

Je continue jusqu’au fameux temple de Brahma devant lequel des centaines de personnes font la queue pour prendre leur darshan. Kamla et Selki, deux femmes Saperas, sont là sur le côté de la rue avec leur serpent dans un panier. Beaucoup de gens s’arrêtent, à la fois attirés et effrayés par les deux cobras. Mais plus rares sont ceux qui mettent une pièce ou un billet. Les deux femmes aux vêtements colorés et couvertes de bijoux habitent à Pushkar et sont veuves toutes les deux. La plus âgée me parle de Golabo Sapera, une femme de la tribu Kalbelya (les Kalbelyas sont aussi appelés Sapera, je vous en dirai plus sur eux un jour) née en 1960, enterrée vivante bébé par son père avant d’être sauvée par sa tante et qui est devenue par la suite une célèbre danseuse. Elles aussi veulent m’inviter chez elles. Nous échangeons nos numéros de téléphone et leur promets de passer les voir un de ces quatre.

Une Kalbelia la tête couverte d'un voile rose sort un serpent de son panier
Une Kalbelia montrant un serpent

Je rencontre plus tard une autre Kalbelya qui me demande de lui payer un chai. Sinduri – c’est son nom – qui allume son beedee (cigarette artisanale) une fois son thé terminé habite dans une « tente » à la sortie de Pushkar. Sur sa peau sombre (les Kalbelyas sont sûrement d’origine dravidienne) je note divers tatouages sur ses mains, ses bras, sa poitrine. Comme beaucoup de femmes Kalbelya, elle gagne sa vie en dansant principalement. Leur danse qui imite les mouvements du serpent est considérée comme particulièrement sensuelle en Inde. Habituée des touristes, elle parle un peu Anglais, même si elle n’a pas eu la chance d’aller à l’école. Notre conversation se fait donc dans un mélange d’Anglais et d’Hindi et surtout dans la bonne humeur. Ces femmes sont à l’aise avec les hommes et n’hésitent pas à rire et provoquer. Elle s’apprête à prendre ma bouteille d’eau avant de se rétracter : en Inde, il est d’usage pour des raisons de pureté religieuse de boire à la bouteille sans en toucher le goulot. Mais je suis un touriste… Elle me demande de quelle façon je bois. Je la rassure d’un « Je suis Indien ! » et bois une gorgée à leur façon. J’ai pris l’habitude de boire ainsi pour justement avoir la possibilité de partager mon eau.

Si j’ai croisé un certain nombre de Bhopas dans les rues, je n’ai pas revu Pabu, un homme d’une quarantaine d’années, que j’avais rencontré lors de ma première visite à Pushkar. Je me décide donc à lui rendre visite directement chez lui, dans une des « tentes » où lui et ceux de sa caste vivent, non loin de celles de Kalbelyas. Je le trouve assis dehors à discuter avec d’autres Bhopas, son ravanhatta accroché à l’arbre derrière lui. Il me dit qu’il reste chez lui ces jours-ci étant malade. Je sens l’odeur d’alcool et ai vite la confirmation qu’il en a un peu abusé. Ça me fait toujours de la peine de voir que les pauvres gaspillent souvent le peu qu’ils ont dans l’alcool, le tabac et d’autres drogues. Au moins l’alcool le met de bonne humeur, nous discutons avec quelques jeunes filles et sa mère qui est là aussi. L’une des filles va traire une chèvre pour me préparer un chai. La conversation revient régulièrement à Pabuji, leur principal dieu dont ils sont les prêtres, et sur le phad, leur temple mobile constitué d’une grande pièce de tissu sur laquelle sont peintes des scènes de la vie du dieu héros. Ils connaissent évidemment Kalyan Joshi, le célèbre peintre de phads de Bhilwara, que j’ai rencontré il y a deux ans. Je rêve toujours d’assister un jour à ces cérémonies pendant lesquelles un couple de Bhopas chante les exploits de Pabuji au son rustique du ravanhatta. Aujourd’hui j’aurai le droit à quelques chansons, ça suffit pour me mettre de bonne humeur.

Sila et Pooja

J’arrive à l’emplacement de la foire en elle-même, à commencer par quelques manèges, et un stade où ont lieu les fameuses programmations. Si une scène est installée, il faudra attendre le soir pour y voir quelque chose. En revanche en divers endroits je remarque des petits groupes de personnes. Ce sont quelques artistes qui viennent proposer quelques divertissements en échange de quelques roupies. J’y trouve un dresseur de singe venu de Kathputli Colony, un slum de Delhi, une fillette Nath funambule, un groupe de charmeurs de serpents-magiciens venus de Jaipur, des musiciens jouant du dhol et de l’harmonium en l’honneur de Ramdevji, etc.

C’est ici que je rencontre la petite Sila, une fillette d’environ 10 ans qui vend des bracelets avec des perles cubiques sur lesquelles sont inscrites les lettres composant le prénom. Elle veut m’en vendre un mais je ne suis pas intéressé, malgré sa persévérance. Elle vient d’un village non loin de Pushkar où, précise-t-elle innocemment, « là-bas aussi on parle Hindi ». Plus tard, alors que je discute avec quelques touristes anglophones, Sila revient me voir. Je pense tout d’abord qu’elle veut de nouveau me vendre un bracelet, mais non, puisqu’elle ne parle pas Anglais, elle me demande de parler aux touristes pour qu’ils lui achètent un bracelet. Je l’introduis à l’une d’elles, une femme d’une cinquantaine d’années je pense, qui se laisse attendrir par la petite et accepte de lui en prendre un. Sila lui tend un papier et un stylo pour qu’elle puisse écrire les noms. Avec beaucoup de sérieux, elle enfile les perles une à une, puis une fois terminé, dit en Anglais : « three, four », trois, quatre, c’est-à-dire 34 roupies : 2 roupies par lettre plus 10 pour la ficelle. Elle en recevra 50.

C’est aussi à cet endroit que je rencontre deux jours plus tard la petite Pooja et sa maman. Elles sont venues de Beawar pour voir la foire et ont visiblement dormi dehors, n’ayant pas les moyens de payer un hôtel. La maman m’explique qu’elle travaille dans le bâtiment, comme beaucoup de femmes pauvres en Inde, comme j’en ai vues tant portant du ciment et du gravier sur leurs têtes. Je prends d’abord une photo de la petite enroulée dans sa couverture, puis celle-ci me demande de prendre une autre photo avec sa maman. Ses yeux couleur de miel sont magnifiques mais elle est trop sérieuse, pas assez naturelle. Je leur demande alors de sourire, et la maman m’offre alors un moment de timidité mêlé de tendresse. Tant pis pour ses yeux, j’adore cette photo !

La petite Pooja et sa maman
La petite Pooja et sa maman

Et des chameaux !

J’arrive enfin du côté des chameaux, après être passé près des chevaux. Il y en a des centaines, des milliers sans doute. Pourtant il y en a moins que d’habitude paraît-il, la faute à une nouvelle taxe. Je constate que les vendeurs sont séparés en fonction de leur caste : ici ce sont les Rajputs qui les vendent, entre 30.000 et 40.000 roupies me dit-on, suivant l’âge et la corpulence de l’animal, plus loin ce sont les Chauderis, puis les Raïkas, traditionnellement éleveurs de chameaux, et de l’autre côté, je rencontre deux familles de Dholis (une caste de musiciens, joueurs notamment de dhol, un tambour), il y en a sans doute d’autres. Certains chameaux ont été tondus de façons à créer des motifs, sans doute pour participer au concours de la plus belle bête. Les touristes se sont donnés rendez-vous ici, et il est difficile de prendre une photo sans avoir quelqu’un armé d’un reflex dessus.

Un vieux Raïka barbu en tunique rose et turban saumon boit son thé dans une coupe en acier
Un vieux Raïka prend son chai

C’est le soir, j’essaie de discuter avec quelques Raïkas assis autour d’un feu buvant leur thé ; je n’aime pas prendre les gens en photo sans qu’ils le sachent. Certains sont peu bavards, d’autres, qui sont souvent les plus photogéniques, ils le savent, réclament de l’argent. Des enfants aussi, qui demandent aux touristes une photo, puis une fois prise, veulent leur bakchich. J’imagine que ça marche avec beaucoup. Je reste jusqu’au coucher du soleil pour profiter de la lumière, de l’heure dorée. Je vais ensuite manger une thali avec une bati et quelques bajra ki roti que je n’avais pas mangées depuis deux bonnes années, lors de mon dernier séjour au Rajasthan. Cette foire n’est certes pas une grande aventure, mais soudainement, en retrouvant ces saveurs oubliées, je me sens bien, je suis exactement là où je devais être d’aujourd’hui.

The Big Snail

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