McCluskiegunj : le rêve déçu d’un Chhota England

Entrée de la gare de McCluskieganj
Entrée de la gare de McCluskiegunj

Kitty memsahib

McCluskiegunj, Inde, octobre 2016. J’arrive devant un vieux bungalow appelé Woodlands entouré d’arbres fruitiers situé au pied d’une colline couverte de forêts, à l’écart de McCluskiegunj, une petite ville du Jharkhand. Une femme aux cheveux gris attachés en une longue tresse dans son dos et au sari défraîchi sort de la maison. « Are you from the industry? » C’est par ces mots que Katleen Teixeira m’accueille. Cette question peut paraître étrange dans cet endroit, en pleine nature. C’est sans doute encore plus étonnant quand on sait que l’industrie dont elle parle n’est autre que l’industrie du cinéma, et plus exactement Bollywood !

Non, Katleen n’est pas une star du grand écran. Si elle a néanmoins fait une apparition dans un film récent, A Death in the gunj (d’après ce que m’a dit un voisin en tout cas, puisque je n’ai pas pu voir le film qui ne sortira qu’en janvier 2017), c’est parce qu’elle est bien connue dans le coin, et qu’un film tourné ici sans Katleen aurait assurément manqué de quelque chose. Elle a d’ailleurs aussi figuré sur la couverture d’un roman de Vikas Kumar Jha appelé McCluskieganj dans lequel il raconte le destin de cette ville et de ses habitants en mêlant réalité et fiction. Par contre ne demandez pas Katleen Teixeira, peu de gens pourraient vous renseigner. Demandez plutôt Kitty memsahib, car c’est ainsi que tout le monde la connaît ici.

Kitty installe une chaise pour moi dans la véranda aux murs peints en rose, et m’apporte deux anones dans une petite assiette en acier : « Costard apples« , me dit-elle dans un Anglais parfait. Pendant que je mange les deux fruits, elle s’assoit à côté de moi sur les deux marches de l’entrée de la chambre d’où un chevreau noir et blanc bondit à la suite d’un chiot, puis sort une petite boîte rose de sa poche et en tire une pincée de tabac qu’elle enfonce entre sa joue et sa gencive. Kitty vit ici avec deux de ses filles, les deux dernières, Yvonne et Linda, et avec la fille d’Yvonne, Elizabeth, surnommée June. Le mari de Kitty, Ramesh, est décédé en début d’année.

J’ai terminé les anones et Kitty me tend un verre d’eau disant : « Ne bois pas d’eau après avoir mangé des anones sinon tu vas attraper un rhume ! » Je comprends donc que cette eau doit me servir à me laver les mains. Je sors de la véranda pour ce faire. La chienne de Kitty ne m’apprécie guère et ne cesse d’aboyer en me voyant. Le chevreau veut toujours jouer avec les deux chiots qui l’ignorent totalement. Des poules picorent le reste des grains du riz acheté une roupie le kilo grâce à sa carte de ration que Kitty, qui le trouve de mauvaise qualité, a jetés ce matin aux oiseaux, comme chaque jour. L’endroit est vraiment agréable, loin de l’agitation de la ville, de la pollution, du bruit des voitures. Seul le train se fait entendre jusqu’ici, ce train qui est indissociable de la vie de Kitty.

Kitty me donne cette fois des goyaves que je croque pendant qu’elle me montre son vieil album dont les pages se détachent, contenant des photos la plupart du temps en noir et blanc de ses parents, oncles, enfants et anciens voisins, qu’elle nomme chaque fois comme si j’étais supposé les connaître, comme s’ils étaient célèbres, ou comme si j’étais de la famille. Parmi elle, il y a un cliché d’un chien portant un chapeau et fumant la pipe, « prise en Assam » précise-t-elle, ou encore une photo sans doute prise au début du vingtième siècle d’un Taj Mahal quasi transparent que les yeux fatigués de Kitty ne parviennent plus à distinguer. De temps en temps, elle est interrompue par une quinte de toux, sa vie rude l’a vieillie prématurément. Il y a aussi plusieurs photos d’elle, quand le nombre des années n’avait pas encore blanchit ses longs cheveux, vendant des fruits à la gare de McCluskiegunj. Car Kitty s’est faite connaître en vendant des fruits dans les gares et les trains, depuis l’âge de 9 ans. Comme beaucoup d’autres indiens, qui eux sont de parfaits inconnus, pourrait-on penser. Mais Kitty memsahib n’est pas n’importe quelle indienne.

McCluskiegunj - June
La petite Elizabeth intimidée par ma présence

Je m’apprête à partir, mais Kitty refuse de me laisser m’en aller tant que je n’ai pas mangé le petit-déjeuner. Elle me demande si elle doit faire bouillir de l’eau pour que je puisse la boire. Je lui dis de ne pas s’embêter avec ça : je boirai la même eau qu’elle, celle de la pompe. Elle pose sur une petite table de la chambre un verre d’eau puis une assiette contenant des œufs brouillés et des chapatis. « Je ne t’ai pas demandé si tu mangeais les chapatis« , sans doute inquiète de me voir manger avec mes doigts. Là encore je la rassure.

Le rêve d’un Chhota England

Dans la chambre, la petite Elizabeth, intimidée par la présence d’un étranger, garde les yeux fixés sur moi, sans dire un mot. Sur les murs verts sont accrochés – outre quelques geckos incolores – des cadres de fleurs, des représentations de la Cène et du Sacré Coeur et des photos familiales. Trois photos en noir et blanc attirent plus particulièrement mon attention. La plus petite des trois représente un homme au visage expressif posant avec son banjo. En le regardant, j’imagine quelqu’un d’attachant, ayant beaucoup d’humour. Les parents de Kitty n’ayant pas les moyens de l’envoyer en pension (il n’y avait pas d’école a McCluskiegunj à l’époque) cet oncle avait essayé de lui apprendre à lire et écrire. Elle n’en a retenu guère plus que son nom. La photo de droite représente la maman de Kitty, Marjory Teixeira, née Marjory Roberts. Elle était née en 1912 à Shillong, en Assam et s’était mariée avec un homme originaire de Madras, mais ayant des origines portuguaises, comme l’atteste son nom de famille, Teixeira. Kitty parle peu de son père. Pour elle, son ancêtre, c’est le personnage de la troisième photo, avec sa barbe blanche majestueuse : Samuel Roberts, son arrière grand-père, venu du Pays de Galles, son lien avec l’Europe.

Comme Kitty, d’autres habitants de McCluskiegunj sont des Anglo Indiens, c’est-à-dire qu’ils ont des origines anglaises ou en tout cas européennes. À l’époque de la Compagnie britannique des Indes orientales puis du Raj britannique, les britanniques étaient encouragés à prendre des femmes indiennes pour que leurs enfants forment une population qui servirait d’intermédiaire entre les colons et les indigènes. Leur maîtrise de l’Anglais leur permit de trouver du travail dans les services des postes et des chemins de fer. Leur loyauté envers la Couronne ne leur a cependant jamais permis d’être considérés par les anglais comme leurs égaux, tandis qu’ils n’étaient pas davantage acceptés par les indiens. D’où l’idée d’Ernst Timothy McCluskie, un homme d’affaire de Calcutta, fils d’un irlandais et d’une indienne : il obtint d’un raja local 10.000 acres (environ 4000 hectares) de terre dans les forêts du Jharkhand et invita 200.000 indiens ayant des origines européennes à y acquérir un terrain via la Colonisation Society of India qu’il créa en 1933 : un rêve était né, celui d’un Chhota England (Petite Angleterre) où les Anglo Indiens pourraient vivre entre eux, et ce rêve s’appelait McCluskiegunj.

Environ 350 familles s’installèrent dans cette contrée sauvage infestée de tigres, d’éléphants, d’ours et de serpents, avec l’envie d’y créer un petit paradis anglais. Ils amenèrent au milieu de cette jungle des pianos, des gramophones, des robes de fête, des rideaux de dentelle. Bien sûr, dès le début, il y eut des Indiens avec eux : quelques villages d’adivasis (les aborigènes de l’Inde) qui existaient déjà à cet endroit, mais aussi d’autres Indiens qui avaient entendu parler du projet, comme Bolonath Sharma, originaire de l’Haryana et ayant ouvert une boutique de pâtisseries, la seule à l’époque, et dont un fils et un petit fils sont toujours à McCluskiegunj. Ces Anglo Indiens étaient souvent des retraités qui bénéficiaient d’une pension confortable. Ils embauchèrent des adivasis pour construire leurs bungalows et aménager leurs jardins fleuris, pour bâtir deux églises, une catholique et une protestante, un club ou encore un bureau de poste. Comme me le confia Dennis Meredith, un Anglo Indien arrivé ici enfant : en ce temps-là, les adivasis se considéraient comme inferieurs à eux et leur montraient beaucoup de respect.

Un rêve devenu déception

Mais il restait une question : de quoi vivraient les plus jeunes, que feraient les enfants ? Fils de personnes employées dans les services et convaincus de porter en eux un sang supérieur, quasi noble, ceux-ci n’ont eu ni les compétences, ni l’envie de se mettre à l’agriculture. Ainsi, pendant que les enfants partaient en pension dans les villes voisines, les jeunes adultes quittaient McCluskiegunj pour trouver du travail ailleurs, et bien souvent à l’étranger, en Australie, en Nouvelle Zélande ou au Canada (le Royaume-Uni semblant peu enclin à les accepter). La Petite Angleterre se dépeupla progressivement et devint une sorte de village fantôme repère de Naxalites, jusqu’à ce qu’en 1997, la Don Bosco Academy, seule école anglaise de la région, ouvre ses portes dans ce village sans enfants. Aujourd’hui, la majorité des habitants travaille grâce à cette école : il existe une quarantaine de pensions pour accueillir le millier d’élèves de l’école, et puis il y a les transports scolaires, les coiffeurs, les vendeurs de cahiers et stylos, etc. Si la ville revit, il n’y a par contre plus qu’une dizaine de familles d’Anglo Indiens, McCluskiegunj ressemblant désormais à n’importe quel village indien.

Kitty memsahib prépare son panier d'anones
Kitty memsahib prépare son panier d’anones

Pour Kitty et sa famille, l’aventure fut un désastre. Son petit frère fut tué par une morsure de tarentule alors qu’il n’avait que deux ans. Son grand-père devaient faire vivre la famille avec une retraite misérable de 112 roupies (si mon calculateur d’inflation est exact, ça correspondrait à 7000 roupies en 2016, soit 100€), ce qui l’empêcha d’aller à l’école et la poussa toute jeune à vendre des fruits. Puis la même année, en 1967, alors que Kitty avait 17 ans, son père et son grand-père moururent de maladie tandis que son oncle fut assassiné chez lui par des voleurs. Une femme seule avec sa fille étant une cible facile, des indiens commencèrent à construire des maisons sur leurs terres. Douze années de procès finiront de les ruiner, la mère de Kitty se trouvant même obligée de vendre les meubles.

Kitty s’est mariée tard, à 28 ans. Elle avait reçu plusieurs propositions, mais aurait dû quitter son village et laisser sa mère seule dans cette région dangereuse. C’est ainsi qu’elle a finalement épousé Ramesh Munda, un adivasi du coin, qui vendait des sucreries à la gare. Ce mariage semble avoir été une erreur, à en juger par les réponses minimalistes de Kitty sur le sujet. Je saurai seulement que Ramesh dilapidait l’argent familial dans les jeux de cartes, et surtout dans le mahua, une liqueur locale faite avec la fleur de l’arbre du même nom, appelé madhuca ou arbre à beurre en Francais.

Je me sens soudain embarrassé : il n’y a que moi et June qui mangeons les oeufs avec les chapatis. Kitty se contente de tremper un chapati dans son café au lait, et Linda n’a que sa tasse dans la main. Je sais que les règles de l’hospitalité indienne font que parfois on se prive de manger pour pouvoir offrir quelque chose à un invité. « Guest is God« , comme on dit parfois ici. J’ai bien peur d’avoir bénéficié de la générosité de Kitty memsahib.

Après le repas, Kitty me montre son jardin où concombres, tomates, haricots et okras émergent de la flore locale. Elle a été obligée de refaire la clôture à cause des vaches et des chèvres. C’est étonnant comme tout ce que fait Kitty est similaire en tout point à ce que font les indiens, comment elle a appris à leur ressembler tant dans ses vêtements, son mode de vie que son langage, tout en se considérant différente du fait de ses origines britanniques dont elle est très fière.

Rentrés dans la maison, Kitty trie ses fruits et les place un par un dans son grand panier, pendant que Linda fait le ménage. Quant à moi, j’aide June, dont la timidité s’est maintenant évaporée, à réviser son alphabet. Kitty enroule un morceau de tissu sur sa tête pour y maintenir son panier d’anones. Elle a un sac dans la main contenant une balance à fléau et des poids : les anones sont vendues 20 roupies le kilo. Il est temps pour elle d’aller vendre ses fruits, et pour moi de partir. Nous faisons le chemin ensemble, traversons le terrain où les jeunes jouent au cricket et au kabaddi, puis rejoignons la route près de la place du marché du mercredi. Nos chemin nous séparent. Je prends la direction de mon hôtel pour récupérer mes affaires, mon train partant cet après-midi. Kitty quant à elle ira d’abord voir ses quelques clients habituels, puis se rendra encore, comme chaque jour depuis 57 ans, à la gare de McCluskiegunj pour y vendre ses fruits.

Malcom Hourigan, un Anglo Indien, et d’autres habitants de McCluskiegunj souhaitent développer le tourisme dans leur petite ville. Aujourd’hui, la plupart des visiteurs qui viennent sont de Calcutta, un auteur Bengali, Buddhadev Guha, ayant situé plusieurs de ses romans à McCluskiegunj, contribuant à la faire connaître.

Outre un projet de musée pour rappeler l’histoire de la ville, ils espèrent attirer les gens grâce aux beautés naturelles de la région, faite de cours d’eau serpentant au milieu de la jungle et de collines boisées. La vie rurale pourrait certainement intéresser avec ses fermes aux murs de torchis et aux toits de tuiles rouges au charme indéniable. La culture adivasie pourraient sans doute être mise en valeur.

Il serait aussi sans doute possible de donner une autre dimension à la fête du village chaque 14 janvier.

Le dargah et le temple de Dullee
Le dargah et le temple de Dullee

Il y a enfin cet endroit inachevé, dans le village de Dullee, où une mosquée (plus exactement un dargah), un temple hindou, une chapelle chrétienne et un gurudwara sikh coexistent et sont devenus indissociables de McCluskiegunj. Le dargah et le temple sont très hauts, près de 10m, tandis que le gurudwara est minuscule et que la chapelle est réduite à un carré de terre dans lequel une croix de bois et quelques cierges ont été plantés.

L’histoire de ce lieu est étrange. Un certain M. Bahri aurait tout d’abord bâti les quatre lieux saints de la taille du gurudwara actuel. Puis, les trouvant finalement trop petits, il aurait détruit le dargah pour en faire un plus grand, et aurait fait de même pour le temple. Mais après avoir démoli la chapelle, il aurait été mis en prison avant d’avoir le temps de la rebâtir. On raconte que, apprenant que sa femme le trompait, il l’aurait tuée, ainsi que ses enfants, puis il aurait découpé les corps en morceaux qu’il aurait ensuite éparpillés le long du chemin de fer en prenant un train pour Varanasi. Ce qui reste de sa maison, située non loin, derrière un énorme roc, serait hantée d’après certains.


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