La Queue du Chat


Tombouctou, Mali, janvier 2009. Cette fois-ci, j’avais atteint Douentza sans encombre. Trois ans après mes aventures en pinasse, j’avais changé. J’avais gagné en assurance, j’avais appris à mieux comprendre le Mali, ses coutumes, et surtout, je parlais désormais assez bien le Bambara, une langue devenue précieuse dans un pays où, en dehors de Bamako et des grandes villes, on entendait finalement peu le Français.

J’avais trouvé un taxi collectif, un imposant 4×4, pour me rendre une nouvelle fois à Tombouctou. Installé à l’arrière, dans le coffre aménagé avec deux bancs de bois longeant les parois, ma place se trouvait juste contre le hayon. C’était sans doute la pire position : le banc était trop court, et on l’avait prolongé d’un bidon en plastique, rendant l’assise presque insupportable. Chaque secousse de la piste augmentait un peu plus la douleur dans ma fesse droite, d’autant plus que la tôle ondulée était si mauvaise que notre chauffeur préférait souvent rouler à côté.

La voiture soulevait des nuages de sable, et les passagers cachaient leur visage derrière leurs chèches. Je regrettais de ne pas m’en être procuré un. Dans ce chaos de poussière et de chaleur, le vieux radio cassette grésillant laissa s’échapper les premières notes de Diarabi Nene d’Oumou Sangaré. Sa voix envoûtante résonnait dans mes entrailles. Un frisson me traversa, effaçant pour un instant l’inconfort du voyage. Le Mali m’offrait à nouveau cette sensation, celle de l’aventure à l’état brut, du plaisir de l’inconnu. J’étais au cœur de l’Afrique, et j’étais libre. Je regardais les paysages défilés, tristes, arides, plats. Ma curiosité s’éveillait lorsque nous passions par un village, et que je pouvais voir à travers les vitres de jeunes garçons aux coiffures étranges. La culture de cette région me semblait tellement différente de celle du Sud.

Encore une fois, la route fut plus excitante que la destination. Je suis allé deux fois à Tombouctou, et deux fois j’ai été déçu. à chaque fois que j’avais essayé de discuter avec un Touareg, celui-ci ne tardait pas à sortir de sa poche quelques bijoux d’argent à vendre. J’avais même essayé d’aller à pied dans le désert. J’avais marché jusqu’à un village appelé Agounni à une vingtaine de kilomètres au Nord de Tombouctou. L’accueil avait d’abord semblé chaleureux jusqu’à ce qu’on me propose un prix : 300 euros pour une nuit chez l’habitant, dans une de leurs habitations typiques, mi-hutte, mi-tente. Inutile de préciser que j’avais aussitôt fait demi tour !

En arrivant à Agounni…

Peut-être que si je retournais à Tombouctou maintenant que je suis plus vieux, plus mûr… J’avais sûrement manqué des occasions de rendre ce séjour plus intéressant. Je me souviens par exemple d’une jeune fille Bella dont la case était proche de la chambre que je louais chez une famille touareg. Les Bellas étaient autrefois les esclaves noirs des Touaregs. S’ils étaient désormais libres, ils restaient souvent méprisés par les Touaregs et les Maures. Alors que ces derniers résidaient généralement dans des maisons de pierre, les Bellas vivaient en pleine ville dans des cases rondes faites de nattes. Cette jeune fille parlait Bambara, alors nous avions un peu discuté. Ce n’était rien de très sérieux, des bêtises. Elle devait avoir quinze ou seize ans. Elle était surprise qu’un Blanc parle cette langue. Quelques enfants s’étaient aussi approchés. Quand j’y repense maintenant, je regrette de ne pas avoir pris le temps de mieux les connaître, elle et sa famille. J’aurais certainement beaucoup appris, mais on ne peut pas refaire le passé.

À ma grande surprise, le Bambara me permettait donc de faire des rencontres à Tombouctou. Une autre fut assez inattendue. J’avais passé deux jours dans la ville à marcher au hasard des rues, espérant trouver quelque chose ou quelqu’un d’intéressant. Un Touareg surtout, car c’était mon objectif. Mais au lieu de Touaregs, c’étaient des Bambaras, des enfants, que je rencontrai ! Trois enfants jouaient au baby-foot dans la rue. Je les avais entendu parler dans cette langue et m’étais approché. Je me souviens du plus âgé : son nom était Coulibaly. Je m’empressais de le taquiner : « Kulibalilakaw man nyi ! » « Biton ye mogo toro kojugu » (Les Coulibali sont mauvais ! Biton – Biton Coulibaly, ancien roi Bambara – a trop fait souffrir les gens). Les Coulibaly étaient mes cousins à plaisanterie. Au Mali, on pratiquait les sinankunya, les cousinages à plaisanterie. Des familles, des ethnies et des castes étaient liées, et lors des rencontres, il était de bon ton de se moquer l’un de l’autre, même si l’on ne se connaissait pas. Quand un Malien discutait avec un inconnu, il lui demandait d’ailleurs rapidement son prénom (togo) et son nom de famille (jamu) ce qui lui permettait de connaître le lien qui les unissait.

Mosquée de Djingareyber (2006)

Après m’avoir appris qu’il vivait ici parce que son père avait trouvé du travail, il m’invita à les rejoindre dans leur partie de baby-foot. Pendant que nous jouions, j’aperçus quelques enfants dans la rue qui marchaient dans notre direction. L’un d’eux avait quelque chose de blanc et poilu dans la main, mais je n’arrivais pas à identifier ce que c’était. Le petit Coulibaly me répondit que c’était une queue de chat avant de m’expliquer, avec un dégoût non dissimulé que je partageais, qu’ici à Tombouctou les enfants mangeaient les chats. Le garçon, qui nous avait entendu et qui comprenait donc lui aussi le Bambara, lui rétorqua d’un air moqueur : « Vous, les Bambara, vous mangez des margouillats ! » C’était vrai : j’avais vu bien des fois des enfants bambaras chasser les petits reptiles bleu et jaune au lance-pierre puis allumer un feu de charbon pour en faire des grillades !

Il m’avait semblé que ces enfants ne s’appréciaient guère. Peut-être était-ce personnel, ou bien était-ce le reflet des tensions qui existaient entre les Maliens du Nord et ceux du Sud, je ne sais pas. Trois années plus tard, la guerre civile éclatait au Mali. Des Touaregs et des combattants d’Al Qaida affrontaient l’armée malienne avec succès. Rapidement, Tombouctou tombait aux mains des djihadistes. Que sont devenus cette jeune Bella et ce petit Coulibaly, et tous ces visages croisés dans la mystérieuse Tombouctou ?

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