L’Indienne des jeux

Aux dix-septième et dix-huitième siècles, des missionnaires chrétiens étaient envoyés dans les Indes évangéliser les Hindous. Les résultats n’étaient guère concluants, malgré l’aura que pouvaient avoir certains, et en particulier saint François-Xavier, comme en témoigne cette anecdote relatée par un jésuite en 1700 à propos de loteries organisées au Kérala :

Je ne puis passer sous silence une autre espèce de vœu qu’un Gentil¹ vint faire à l’église du Saint² peu de jours après sa fête. Ces peuples ont coutume de s’associer assez souvent, tantôt cinq cents, tantôt mille, pour faire entre eux une manière de loterie. Ils mettent tous les mois dans une bourse chacun un fanon, qui vaut environ cinq sous de notre monnaie³. Quand la somme dont on est convenu se trouve amassée, les associés s’assemblent au jour et au lieu marqué. Chacun écrit son nom dans un billet séparé, et tous ces noms sont mis dans une urne. Après qu’on les a longtemps ballottés en présence de tout le monde, on fait approcher un enfant qui met la main dans l’urne, et celui dont le nom sort le premier emporte toute la somme. Par ce moyen, qui est fort innocent, des gens, de très pauvres qu’ils étaient auparavant, peuvent devenir tout d’un coup à leur aise, et pour toujours hors de la nécessité. Un Gentil qui avait mis à deux loteries, souhaitant ardemment emporter les deux lots tout à la fois, vint un jour auparavant à l’église de Cotate et promit d’y donner cinq fanons si le Saint daignait bien le favoriser à la première loterie. Plein de confiance, il se rendit avec les autres dans la place publique où l’on était assemblé, et publia tout haut le vœu qu’il avait fait le jour précédant au Grand Père¹. La chose se tourna en raillerie, mais on fut bien surpris quand on vit que le premier billet tiré était le sien. Il emporta la somme et alla sur-le-champ à l’église remercier son bienfaiteur et s’acquitter de la dette qu’il avait contractée. Il ajouta que s’il était assez heureux pour obtenir l’autre lot par son intercession, il redoublerait de grand cœur la même offrande qu’il venait de faire. La confiance dont il se sentit pénétré fut si grande que, s’étant rendu dans la place pour la seconde fois, il dit à ses compagnons d’une voix assurée qu’ils n’avaient que faire de rien espérer, parce que le Grand Père des Chrétiens, qui l’avait favorisé dans la première loterie, l’aiderait encore dans celle-ci. Quelques-uns en effet craignirent le pouvoir du Saint, d’autres s’en moquèrent et plusieurs gagèrent avec lui qu’il n’aurait rien. Il emploie à ces gageures toute la première somme qu’il avait gagnée. On écrit les billets, on les mets dans l’urne, on les brouille, l’enfant les tire, et celui de cet homme revient encore le premier, au grand étonnement de tous les assistants qui ne voulurent plus qu’il eût de part à leurs loteries. Il s’en mit peu en peine, ayant déjà gagné des sommes considérables, mais il ne manqua pas de venir à l’église s’acquitter aussi fidèlement que la première fois du vœu qu’il avait fait, et il donna même plus qu’il n’avait promis. On lui parla, comme vous pouvez croire, de changer de religion et de reconnaître le Dieu par la vertu de qui le Grand Père l’avait si libéralement et si miraculeusement assisté. Point de réponse ni de conversion.

¹ Un Gentil : un Hindou

² Le Saint, Le Grand Père : Saint François-Xavier

³ Cinq sous : À l’époque, en France, avec cinq sous on pouvait acheter une paire de sabot, un litre de vin ou encore une livre de viande

Source :
Lettres édifiantes et curieuses des Jésuites de l’Inde au dix-huitième siècle p.88

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