La Colonie des Marionnettes

Premier contact

Inde, Delhi, Octobre 2015. J’avoue que je ne suis pas à l’aise au moment d’entrer dans ce quartier. Pénétrer dans un slum de Delhi, seul, en ne connaissant que très peu l’Hindi, n’est pas si facile. Et puis le gamin mendiant poussiéreux que j’ai croisé en traversant la rue plus tôt après être sorti de la station de métro de Shadipur et qui s’est agenouillé devant moi les mains jointes, suppliantes, avant de s’agripper à mes jambes pour que je lui donne plus que la pièce de 2 roupies que j’avais sortie de ma poche pourrait être un aperçu désagréable de ce qui m’attend en continuant dans cette direction. J’ai pris quelques précautions : très peu d’argent sur moi, pas d’appareil photo, j’arrive en tshirt, jeans et chapal. Pas de quoi attirer l’attention. Mais un gora (blanc) attire toujours l’attention…

Des tambours sont accrochés à l’entrée de plusieurs rues, tels des panneaux indiquant le nom du quartier : Kathputli Colony, la Colonie des Marionnettes, bidonville des marionnettistes et des magiciens, des dresseurs de singes et des musiciens, des charmeurs de serpents et des chanteurs, des contortionnistes et des cracheurs de feu. Des kalaakaars, c’est-à-dire des artistes, comme ils se nomment. C’est le fameux ghetto des magiciens de Salman Rushdie dans Les Enfants de Minuit, même si dans son livre il le place dans le vieux Delhi, près de la Jama Masjid.

La rue grouille de monde, des adultes discutent ou jouent aux cartes, des gosses s’amusent au milieu des ordures. Je n’ai fait que quelques mètres dans la rue quand un homme marche vers moi et me salue d’un « Hello ! ». Il me tend une main avec deux pouces. Oh ce n’est pas la première fois que je vois ça, mais ça ajoute à mon anxiété malgré tout. Je lui serre sa main à six doigts puis poursuis ma marche lente en essayant de paraître le plus naturel possible.

Un homme s’adresse à moi. A-t-il lu sur mon visage dans quel état d’esprit je me trouve ? Car plutôt que de me dire bonjour il me demande « Theek hai ?« , « Ça va ? » Il est assis avec un autre homme sur une marche devant une boutique. Moustaches et anneau doré à chaque oreille, ils ont tout du Rajasthani.
« – Est-ce que tu comprends l’Hindi ?
– Un peu.
– Assieds-toi. »
Ils me font une place entre eux sur la marche. Après un moment de flottement, la conversation s’engage. D’autres s’arrêtent, se joignent à nous, repartent ; je deviens une petite attraction dans la rue pourtant déjà animée. On me présente désormais comme le Français qui est depuis deux mois en Inde et qui repars dans trois mois, qui fait des bateaux, et qui se promène ici. On me rassure rapidement, les gens d’ici sont des gens bien.

Un adolescent descent la rue en tirant une chèvre récalcitrante. On me dit que c’est pour un sacrifice. Étonné, je demande si c’est pour une fête musulmane, même si je sais que Id est passé. Il s’agit en fait d’un sacrifice pour la déesse Kali. On me montre le toit du temple qui dépasse des maisons. La chèvre est égorgée dans une maison et une partie de la viande sera amenée au temple. Certains temples de l’Inde dédiés à Kali sont connus pour leurs sacrifices sanglants, celui de Calcutta en particulier (il faut vraiment que j’aille dans cette ville !), même si j’ai cru comprendre qu’ils sont aujourd’hui interdits. C’est sans doute pour cette raison que la chèvre ne sera pas égorgée dans le temple même, par discrétion.

Tara le joueur de tambour

L’homme avec qui je discute s’appelle Tara (son prénom signifie Étoile). Sa famille est originaire de Makrana au Rajasthan, ville connue pour son marbre blanc ayant notamment servi à la construction du Taj Mahal. Il me montre sur son smartphone Samsung des photos de lui à Dubai et à Londres. Son frère Raju qui nous a rejoint est allé plusieurs fois en Suisse et en Espagne, et un autre homme me parle de sa dizaine de séjours en Russie. Ce n’est pas le genre de vie que j’imaginais pour des personnes vivant dans un tel endroit ! Pour Tara, les mois d’hiver sont les plus chargés : en tant que musicien, il est souvent appelé à jouer à l’occasion des mariages de Delhi. Mais il peut être invité pour d’autres occasions dans d’autres villes indiennes, et même à l’étranger.
Tara m’amène chez lui, sa maison n’est pas loin, à quelques mètres de là. C’est une maison de trois petites chambres aux murs bleus et oranges où il vit avec une partie de ses frères et sa mère qui se couvre la tête en me voyant entrer dans la cour. Je bois le chai qu’on m’a apporté pendant que Tara fait défiler les photos de son album. Lui et son frère y apparaissent en tenue de scène à l’occasion de divers spectacles tantôt en Inde, tantôt en Europe. Il est fier de me montrer différentes personnalités qu’il a rencontrées : ici Sonia Gandhi, là Amitabh Bachchan, ou encore Salman Khan. Sur une courte vidéo, je crois reconnaître tout étonné Jean Dujardin. Peut-être est-il passé par ici à l’occasion du tournage de son film Un + une. S’il lit cet article, sait-on jamais, il pourra me le confirmer.

Tara règle son dhol
Tara règle son dhol

L’aînée de ses cinq enfants, Radhika, 11 ans, à l’air heureuse de voir un étranger chez eux. Bien qu’affirmant ne pas parler Anglais, je me rends compte rapidement qu’elle en sait plus que sa timidité ne veut l’avouer. Elle et ses frères sont scolarisés. Pourtant, quand je demande à Tara quel travail ses enfants exerceront une fois adultes, la réponse est évidente : comme lui, comme tous les membres de sa famille, ils seront artistes.

Découverte du slum

Lors de mes visites suivantes, Tara me sert de guide dans le slum. Il me fait découvrir un véritable labyrinthe – j’insiste sur ce mot – de ruelles étroites, où les maisons aux murs bleus, verts ou roses, parfois égayés de peintures typiques du Rajasthan, côtoient des tranchées où coule une eau noire et épaisse au-dessus de laquelle quelques paires de fesses enfantines se penchent parfois. Je m’applique à poser mes pieds sur les pierres plates et glissantes et à éviter les tuyaux qui forment un réseau parfaitement anarchique au sein du ghetto tout en essayant de suivre le rythme rapide de Tara qui ne connaît apparemment pas le sens du mot « promenade ».

Le slum est divisé en plusieurs quartiers : celui des Rajasthani, des Marathis (où j’ai eu la surprise de rencontrer quelques adeptes du Kabootar Baazi), des Biharis, etc. qui ont plus ou moins leur spécialité, comme le quartier des Madaaris, tribu de charmeurs de serpents et de dresseurs de singes (en hindi : bandar nachane wale, littéralement « ceux qui font danser les singes »). On pouvait trouver dans le passé des Madaaris montreurs d’ours, mais cette pratique est désormais interdite.

Rencontre avec deux singes dans le quartier madaari
Rencontre dans le quartier madaari

Outre les quartiers des kalaakaars, le slum possède aussi un quartier de Jaatav, des dalits (intouchables), du côté de la ligne de chemin de fer, là où des gosses jouent au gilli balla, et un quartier de lépreux qui est sans doute l’endroit le plus propre du ghetto.

Au cours de mes déambulations je croise les habitants du ghettos à leur travail : un homme et deux femmes réalisent des figurines de chevaux et d’éléphants colorées ; plus loin un adolescent taille un tambour ; près de l’école c’est un sculpteur qui est à sa tâche, réalisant chaises, tables, statues et objets décoratifs. Tara me présente tour à tour chanteurs, joueurs de tambour ou d’harmonium, marionnettistes, dresseurs de singe. Il me montre aussi quelques temples : celui de Kali, dont j’ai déjà parlé, un autre dédié à Shiva, un à Ramdev, un autre à Sahi baba, le Saint du Maharastra. Quelques boutiques ici ou là montrent que finalement un slum est un quartier presque comme un autre.

Pourtant Kathputli Colony est différent. L’ambiance qui règne ici est spéciale. Je lui trouve quelque chose de fantastique, dans son sens étymologique, comme si ce quartier était un endroit imaginaire, sorti d’un conte. Car comment expliquer que dans un lieu aussi pauvre et sale, je rencontre des gens semblant faire perpétuellement la fête, jouant du tambour, chantant et dansant dans presque chaque ruelle ?

Jagdish le marionnettiste et Raffan le magicien

C’est après une visite chez Tara que je rencontre Jagdish, dans la rue, alors que je m’apprête à quitter le slum. Cet homme d’une quarantaine d’années me surprend en prononçant quelques mots de Français, même si je comprends aussitôt que son métier l’a amené à voyager en France. Il m’invite à le suivre chez lui pour boire un verre de chai. La pièce est parfaitement vide : pas un meuble, pas de lit, ni de chaise. Seule une couverture colorée est posée par terre pour nous accueillir. Une grande marionnette représentant une danseuse Kalbelia est accrochée à un mur et un dhol est posé sur une étagère. La dernière de ses huit enfants, toujours souriante, porte bien son prénom : la fillette de quatre ans s’appelle Khushi, Bonheur. Contrairement à Tara, Jagdish ne souhaite pas que ses enfants deviennent marionnettistes. Il se rend compte que les Indiens délaissent progressivement leurs traditions et que l’activité de sa famille n’a pas d’avenir. Mais l’aîné de ses garçons a déjà quitté l’école pour jouer du dhol attiré par la possibilité de gagner facilement et rapidement de l’argent.

Jagdish aime raconter des anecdotes de ses voyages en Norvège, en Allemagne, en Pologne, en Autriche et ailleurs. Il rit en me parlant de la fois où il a improvisé un petit spectacle de marionnettes dans la rue pour des policiers de Vienne qui le contrôlaient alors qu’il était ivre, et comment il n’a pas hésité à leur demander de l’argent une fois sa performance terminée. Il est fier de la fois où il a dû à lui seul animer un festival anglais après le désistement des autres artistes en ajoutant à ses marionnettes, musique et chants du Rajasthan. J’aime cette fierté, quand elle vient de ce genre de personnes.

Le fils de Jagdish fait danser la marionnette de son père
Le fils de Jagdish fait danser la marionnette de son père

C’est chez Jagdish que j’ai rencontré Raffan. La spécialité de ce musulman polygame et buveur quotidien d’alcool, c’est la magie. Les tours de cartes, de balles, de pièces de monnaie sont évidemment à son répertoire, et c’est avec l’excitation d’un gosse qu’il m’en fait la démonstration, alors qu’il fait ça depuis au moins 20 ans. Il maîtrise, me dit-il, le tour de la corde qui se tient verticale tandis qu’il joue de la flûte. Je serais curieux de voir ça. Sur son smartphone, il me montre une vidéo de lui… à l’île de La Réunion. Il y fait un tour surprenant dans lequel il transforme sous les yeux de l’assistance du riz cru en riz cuit en le mélangeant sur une pièce de tissu. Je suis preneur de toute tentative d’explication !

Mais Raffan a un autre talent, un talent qui selon lui lui permet d’être un meilleur magicien : Raffan est acteur de théâtre ! Il joue régulièrement dans un théâtre de Delhi, mais part aussi parfois en tournée dans d’autres villes, voire d’autres pays. Ce slum est décidément surprenant…

Le clap de fin ?

Décembre 2016. Je retourne à Kathputli Colony un an plus tard. Je dépose une pièce de 5 roupies dans la boîte de conserve du lépreux qui fait la manche près de la station de métro chaque jour avant de suivre à distance un homme promenant son singe au bout d’une laisse. Je m’arrête un peu plus loin pour observer un vieillard qui lit la fortune dans les lignes de la main d’un jeune homme. Il trimbale une caisse de métal pleine de grigris et couverte d’images pieuses de Krishna, Sai Baba et de la Kaaba. Le chiromancien annonce un prochain mariage, mais l’autre lui répond qu’il est déjà marié. Il prédit ensuite qu’il n’aura qu’un seul enfant, un garçon. Le jeune ne semble guère le croire, mais qui sait ?…

Ce jeune homme est chanteur et joueur de dhol et vit à Kathputli Colony. Aujourd’hui, il est soucieux. Quand les premiers artistes sont venus ici dans les années 50, il n’y avait rien, c’était la jungle comme ils disent. Cependant, ce terrain ne leur appartenait pas, leur installation était illégale. Avec le temps, les jhuggis (taudis) du début ont été remplacées par des maisons, mais bâties sans permis. Finalement, leur terrain a été acheté par un riche promoteur immobilier pour en faire un quartier moderne, et toutes les maisons de la Colonie des Marionnettes, dont celle de ce jeune homme, vont être détruites.

Devant la rue principale de Kathputli Colony, sous les yeux de nombreux policiers, un camion se remplie des affaires d’une famille qui déménage au camp de transit créé pour accueillir les plus de 3000 familles du slum. Il est en effet prévu qu’ils aillent vivre dans des préfabriqués à Anand Parbat pendant deux ans avant de pouvoir revenir ici, mais pour habiter des appartements dans des tours en échange de 120.000 roupies, ainsi qu’une participation à un fond. Une centaine de familles sont déjà parties et leurs maisons ont été abattues à coup de masses, mais d’autres refusent de quitter leur quartier, doutant de l’honnêteté des autorités ou craignant ne pas pouvoir payer le prix de ces nouveaux appartements.

Je m’interroge sur ce que deviendra cette communauté festive dans des tours peu proprices aux échanges entre voisins, contrairement à leur quartier actuel. Et comment feront ceux qui ont des singes, des poules, des chèvres, dans ces appartements ? Une chose est sûre : leur vie sera bouleversée.

Avant de quitter le ghetto, je demande à un jeune, Arjun, quel sera le nom du futur quartier qui viendra remplacer celui-ci. Il me répond qu’il recevra sans doute un nouveau nom, mais une chose est sûre : eux continueront de l’appeler Kathputli Colony, la Colonie des Marionnettes.

The Big Snail

Livre qui pourrait vous intéresser :
• La Cité de la joie de Dominique Lapierre

8 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s