L’astrologue et le jardinier

François Bernier, qui avait participé à une polémique en France avec l’astrologue Jean-Baptiste Morin avant son voyage en Inde, retrouvait à la cour du Grand Moghol les mêmes pratiques, sinon pire. Il ne pouvait s’empêcher de relater dans son ouvrage une petite histoire visant une fois de plus à se moquer de ceux qu’il tenait pour des charlatans :

« Il s’éleva en ce temps-là une petite tempête sur les astrologues que je ne trouvai pas déplaisante. La plupart des Asiatiques sont tellement infatués de l’astrologie judiciaire qu’ils croient que rien ne se fait ici-bas qui ne soit écrit là-haut (c’est leur façon ordinaire de parler) ; dans toutes leurs entreprises, ils consultent les astrologues : quand deux armées sont prêtes pour donner bataille, ils se donneront bien garde de combattre que l’astrologue n’ait pris le sahet, c’est-à-dire qu’il n’ait pris et déterminé le moment qui doit être propice et heureux pour commencer le combat. Ainsi, s’il est question de choisir un général d’armée, de dépêcher un ambassadeur, de faire conclure un mariage, de commencer un voyage, faire la moindre chose, acheter un esclave, vêtir un habillement neuf, rien de tout cela ne peut se faire sans l’arrêt de Monsieur l’Astrologue […].

Tous ces discours déplaisaient beaucoup aux astrologues, mais rien ne les fâchait tant que ce conte qui s’est rendu fameux : que le grand Shah Abbas, roi de Perse, avait fait bêcher et préparer un petit lieu dans son sérail pour faire un jardin ; les petits arbres étaient tout prêts et le jardinier prétendait de les planter le lendemain ; cependant l’astrologue, faisant homme d’importance, dit qu’il fallait prendre le sahet favorable pour les planter, afin qu’ils pussent bien réussir. Shah Abbas en fut content, l’astrologue prit ses instruments, feuilleta ses livres, fit ses calculs et conclut qu’à raison de telle et telle conjoncture et regards des planètes, il était nécessaire de les planter à l’heure même. Le maître-jardinier, qui ne songeait à rien moins qu’à l’astrologue, ne se trouva pas là présent, mais on ne laissa pas de mettre la main à l’œuvre : l’on fit des trous et on planta tous ces arbres, Shah Abbas lui-même les posant dans leur place pour qu’on pût dire que c’était des arbres plantés de la propre main de Shah Abbas. Le maître-jardinier, qui revint sur le soir, fut bien étonné de trouver la besogne faite et, voyant que cela n’était point selon le lieu propre et l’ordre qu’il avait destinés, qu’un abricotier par exemple était dans le solage d’un pommier et un poirier dans celui d’un amandier, bien fâché contre l’astrologue, fit tout arracher les arbrisseaux et les coucha comme il les avait laissés avec un peu de terre sur la racine pour le lendemain. Incontinent, on en donna nouvelle à l’astrologue et lui à Shah Abbas, qui fit aussitôt venir le jardinier et qui, en colère, lui demanda pourquoi il avait été si osé que d’arracher ces arbres qu’il avait lui-même plantés de sa main ; qu’au reste, on avait pris très exactement le sahet ; que jamais on n’y reviendrait, qu’on n’en saurait jamais trouver un si bon et qu’ainsi il avait tout gâté et tout perdu. Le rustaud de jardinier, qui avait un peu de vin de Chiraz dans la tête, regarda l’astrologue de travers et lui dit ces trois mots en grondant et en jurant : «Billah, billah, il fallait bien que ce fût un admirable sahet, celui que tu as pris pour ces arbres, astrologue de malheur ; ils ont été plantés aujourd’hui à midi et ce soir ils ont été arrachés !» Quand Shah Abbas entendit ce raisonnement, il se mit à rire, tourna le dos à l’astrologue et se retira. »

Source :

Un libertin dans l’Inde moghole – Les voyages de François Bernier (1656-1669), Événements particuliers après la guerre dans les états du Grand Moghol pp. 165-167

 

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