La cuisine du monastère

Ladakh, Inde, juin 2019. Une petite fille ayant deux grosses fleurs jaunes dans les cheveux regarde de ses yeux bridés mon bus passer à l’entrée de Basgo. Je me demande d’où elles peuvent venir, ces fleurs, dans ce désert de pierres et de poussière, où ondule le long serpent turquoise de l’Indus, rappelant le pérak traditionnel des femmes de la région. Depuis ce matin se trouve dans mon sac un chapelet à 108 perles vertes, un autre genre de serpent, enroulé, comme ceux qui protègent le monastère de Likir où un moine me l’a offert.

Lorsque j’y suis arrivé il y a deux semaines, l’endroit était déserté par les religieux, une grande prière ayant lieu à Leh. Je trouvai néanmoins un moine à l’étage, les yeux fixés sur un écran à observer un groupe de touristes indiens grâce aux caméras de surveillance. Ce dernier, laconique, se contenta de m’indiquer le labrang. C’est là que je fis la connaissance de Gelong Sonam qui m’offrit aussitôt une tasse de gourgour cha, le fameux thé au beurre. Je m’installai sur un tapis aux motifs de dragon et de fleurs derrière un des quatre choktsés, les tables colorées typiques du Ladakh. Sur le mur à côté de moi était accroché un calendrier tibétain sur lequel je remarquai que le sixième jour du mois était absent, passant ainsi du 5 au 7 : les astrologues avaient jugé préférable de retirer ce jour que leur horoscope indiquait comme étant néfaste. Pour compenser, un autre jour, considéré comme favorable, avait été doublé. Logique.

C’est ton karma qui t’a envoyé

Tout en buvant ma boisson chaude, j’expliquais au gelong la raison de ma venue. Celui-ci affirma que c’était mon karma qui m’avait envoyé ici. Mais alors que je souhaitais avoir un aperçu de la vie monastique, c’est la vie dans le labrang, la cuisine du monastère, que j’allais découvrir. Le monastère possédait des champs qu’il fallait cultiver, mais les moines ne pouvant le faire eux-mêmes, il fallait trouver des bras dans le village, et pourquoi pas, des volontaires étrangers. Ce n’était pas ce que j’avais imaginé en arrivant ici, mais je décidai d’accepter. Deux jours après mon arrivée au Ladakh, je me retrouvais donc à travailler dans des champs perchés à 3800m d’altitude. Pour s’habituer à l’altitude, on a vu meilleure méthode !

Cette expérience non prévue fut toutefois intéressante. D’abord, cela me permit de me remémorer le Ladakhi, une langue que j’avais largement oubliée depuis ces mois passés au Kharnak il y a six ans.

Le Ladakhi est une langue que j’aime, que je trouve élégante pour sa façon de montrer du respect aux autres. Tout d’abord, comme d’ailleurs dans beaucoup d’autres régions du monde, on s’adresse aux gens en fonction de la différence d’âge. Montrer du respect aux plus âgés est très important ici. On appellera ainsi quelqu’un de très âgé « mémé« , grand-père, ou « épi« , grand-mère. Quelqu’un ayant l’âge d’être votre père sera appelé « aba » père, ou « ajang« , oncle, ou si c’est une femme, « ama » ou « ané« . Si la différence est moins grande, cela devient « acho« , grand frère, ou « ache« , grande sœur. Quant aux plus jeunes, ils sont appelés « nono » , petit frère et « nomo« , petite sœur. Et c’est pour les mêmes questions de respect que les nonnes (chomo) sont souvent appelées « ané » et les moines « mémé« , même si leur âge ne correspond pas à ce qui est finalement un titre. Une autre façon de montrer du respect se fait par le choix des pronoms. Contrairement au Français qui utilise le vouvoiement, donc seulement à la deuxième personne, le Ladakhi le fait à la fois à la deuxième personne et à la troisième personne : même quand on parle de quelqu’un qui est absent, on doit lui montrer du respect. Enfin, le vocabulaire utilisé est différent : beaucoup de verbes, de noms et même certains adjectifs ont une forme honorifique. Parmi les plus courants, les verbes manger, boire, s’asseoir, venir, partir, ont une telle forme honorifique qui n’a rien à voir avec la forme classique (par exemple manger, za-ches, devient don-ches). Il en est de même pour les noms thé, pain, bière, soupe, tasse, etc. Le seul adjectif que je connaisse qui soit dans ce cas est délicieux : jimpo, qui devient giezmo. Mais il y en a certainement beaucoup d’autres !

Ces deux semaines à Likir ont aussi été l’occasion de discuter avec des Ladakhis qui, bien qu’habitant dans un village touristique (à la fois pour son monastère proche de Leh, et parce qu’il se situe sur une voie de trekking), n’ont finalement que des contacts visuels avec les « go ser » (littéralement : tête jaune) et les « gyagarpa« , ainsi qu’ils appellent souvent les touristes occidentaux ou indiens. « Les chigyalpa (étrangers) ne discutent pas avec nous. Ils ne nous disent pas Juley (Bonjour). Même s’ils passent devant Ama ils ne disent pas Juley », m’a ainsi expliqué le vieux balzi (gardien de vaches) du gonpa. De quoi nous faire réfléchir…

Les chigyalpa ne discutent pas avec nous. Ils ne nous disent pas Juley. Même s’ils passent devant Ama ils ne disent pas Juley.

Parmi les thèmes qui revenaient régulièrement dans nos conversations, il y avait celui des nomades du Changthang. Devant leur surprise de rencontrer un Européen se débrouillant en Ladakhi, je leur ai parlé de mon expérience avec les bergers du Kharnak. J’ai pu observer des sentiments ambivalents. D’un côté, il était évident qu’il y avait une forme de mépris pour ces mauvais bouddhistes mangeurs de viande, buveurs de bière et joueurs de cholo, comme je l’ai déjà mentionné dans mon article précédent. Mais d’un autre côté, ils étaient également curieux, aucun d’entre eux n’ayant jamais mis les pieds au Changthang. Parfois, j’ai même cru percevoir une forme de respect envers ces gens qui avaient peut-être davantage conservé leurs traditions, le mode de vie ayant énormément changé ces dernières années dans les villages de la vallée de l’Indus.

Vue sur la vallée depuis le monastère de Likir

En tout cas, rien ne leur interdit de se marier avec eux. Si je dis ça, c’est parce que le mariage fut un autre thème que j’ai abordé avec eux. Enfin un peu plus que le simple mariage : les castes. Quand on parle de l’Inde, on pense au système de castes chez les hindous, et on sait tous que le bouddhisme l’a banni. Enfin ça c’est en théorie. La caste des forgerons, les Garbas, et deux castes de musiciens, les Mons et les Bedas, pourraient être appelés les Intouchables du Ladakh. Outre le fait qu’ils ne peuvent pas se marier avec d’autres Ladakhis, ils ne peuvent pas utiliser la tasse ou l’assiette de quelqu’un d’autre par exemple. Lors des réunions de la communauté, ils doivent s’asseoir à l’écart des autres, derrière les femmes et les enfants. Mon principal interlocuteur sur ce sujet fut le cuisinier du labrang, un laïc embauché par le monastère. J’ai voulu comprendre les raisons de cette discrimination. Sont-ils d’un groupe ethnique différent ? D’après lui, non, ils ont la même apparence, parlent la même langue. Ils partagent aussi la même foi, alors que les deux castes de musulmans du Ladakh, les kachés, comme on dit ici, ne sont pas soumises à ces interdits, malgré une atmosphère parfois tendue. Et si, comme c’est d’ailleurs le cas à Likir, le forgeron ou le musicien quitte l’activité professionnelle attribuée à sa caste pour faire autre chose, par exemple agriculteur, comme eux, sera-t-il mieux accepté ? Non plus. Alors pourquoi ? « Ils sont sales« , me répondit simplement le cuisinier. On comprend qu’il s’agit là d’une souillure qu’on ne peut laver, d’une malédiction héréditaire. Je n’ai pas pu trouver de véritable explication sur l’origine de ces castes. Peut-être est-ce l’influence de l’hindouisme ?

Ces dernières années, Likir, comme d’ailleurs tous le Ladakh, a énormément changé. La région s’est enrichie, les voitures se sont multipliées et l’état des routes s’est grandement amélioré. Pout Likir comme pour beaucoup de villages, une des conséquences fut le départ des jeunes qui travaillent souvent à Leh désormais, délaissant l’agriculture pour devenir chauffeur de taxi, ou travailler dans une agence de voyage comme guide ou autre. Moins nombreux et plus âgés, mais aussi plus riches, les habitants des villages ont réduit leur troupeaux et cessé certaines activités, tout en construisant des maisons qui ne s’accordent pas toujours avec l’architecture traditionnelle. En parallèle, il me semble que la pratique de la religion est devenue plus stricte, je reviens ici sur la consommation d’alcool et de viande et sur les jeux d’argent. C’est peut-être dû à une hausse du niveau d’instruction. En tout cas j’ai eu l’impression que ça rendait la vie du village moins conviviale. Il reste pourtant deux moments importants dans l’année pour les habitants de Likir : le premier a lieu en février, il s’agit de la fête des masques, qui a lieu au monastère. L’autre a lieu au mois d’avril. C’est le concours de tir à l’arc, comme il en existe encore dans d’autres village du Ladakh. Ce sont peut-être deux bons prétextes pour retourner un jour dans cette région que j’affectionne…

Les moines du labrang de Likir sont souvent à la recherche de volontaires et ont quelques difficultés à en trouver, ne souhaitant pas passer par une agence de voyage. Si j’ai essentiellement travaillé dans les champs et préparé des branches de peupliers (talou) pour faire l’isolation d’un toit, un coup de main en cuisine ou même du travail de secrétaire aurait été appréciés. Si vous êtes intéressé pour vous rendre utile tout en découvrant la culture ladakhie et que vous avez un budget serré, sachez que les repas sont offerts aux volontaires du labrang et que des chambres sont à disposition. Si vous décidez d’aller donner un coup de main après avoir lu cet article, dites que vous venez de la part de Jigmet Norbu !

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