Batailles navales

Une des choses qui m’ont surpris en lisant le Journal de Robert Challe, c’est l’attitude belliqueuse tant des capitaines que des matelots, alors qu’il s’agissait d’un voyage commercial. Chaque fois qu’un navire anglais ou hollandais était en vue, il fallait essayer de l’attaquer. Il faut dire qu’ils voyageaient dans une escadre de six vaisseaux, ce qui pouvait leur donner un avantage certain sur des bateaux isolés. La Compagnie française des Indes orientales s’appropriait la cargaison, mais l’équipage avait le droit de s’approprier les biens des prisonniers. Pour les matelots mal payés, c’était aussi l’occasion de faire fortune et peut-être de pouvoir changer de vie une fois rentré en France. Pour la France, il s’agissait d’une véritable victoire stratégique : la perte d’un vaisseau coûteux en plus de sa cargaison pour l’ennemi, mais aussi pour ce dernier la perte de confiance de ses clients qui leur confiaient des marchandises.

Challe relate plusieurs combats en mer qui ont abouti à plusieurs prises. Cependant certains combats ne furent pas couronnés de succès : lors du premier, à Anjouan, le capitaine anglais préféra mettre le feu à son vaisseau plutôt que d’enrichir l’ennemi français. Dans un autre combat à Madras, les Français finirent par abandonner le combat, bien que proches d’une victoire, de crainte de trop endommager leurs navires qui devaient encore retourner en Europe.

Victorieux ou non, ces batailles navales n’étaient pas sans conséquences, même pour les vainqueurs, tant au niveau humain qu’au niveau matériel et pouvaient être très coûteuses en vivres perdus.

Lisons quelques descriptions dans le Journal de Robert Challe. Tout d’abord, sur la bataille d’Anjouan, où on déplora sur l’Écueil des dégâts matériels essentiellement :

Du lundi 3 juillet 1690

(…)

Si nous l’avons obligé de brûler son vaisseau, les coups que nous avons reçus de lui donnent à présent, & donneront plus de huit jours de l’occupation à nos charpentiers & à nos calfats. Notre mât de civadière est percé de part en part : notre mât d’artimon est coupé au tiers. Toute notre mâture de rechange, qui était élongée par nos porte-haubans, est presque hors de service. Nous avons reçu six coups à fleur d’eau, qui ont donné & donnent encore bien de l’occupation à nos pompes, à nos charpentiers & à nos calfats. Nous avons soixante-quatre coups dans le seul arrière du vaisseau, entre les pompes & l’arcasse & pas un dans la dunette ; ce qui nous paraît extraordinaire, puisque notre artimon est coupé. C’est dans ce derrière que nous sommes le plus endommagés : les boulets de vingt-quatre & de dix-huit livres de balle, qu’il nous a envoyés, nous ont percés de part en part. La chambre du commandeur, & celle du Conseil, autrement la grande chambre, sont toutes crevées. Nous avions mis dans celle-ci toutes nos provisions : bœufs, vaches, cabris & moutons, au nombre de plus de six-vingt : la boucherie en a été horrible ; les entrailles crevées & percées ont envoyé le sang, & le fien, de tout côté : c’était une puanteur à étouffer, & un spectacle affreux. Grâce à Dieu, nos seuls bestiaux ont payé de leur vie ; & c’est un bonheur tout particulier de ce que dans un feu aussi rude que celui que nous avons essuyé cette nuit, nous n’ayons eu personne de tué : bien il est vrai que nous avons des blessés. M. de Bouchetière, notre lieutenant, a reçu trois balles dans la jambe gauche, dont l’os est découvert ; un éclat au genou & un autre au col & au visage : mais ce ne sera rien. Le même caporal qui est venu avec moi à Moali a deux doigts coupés de la main droite. Voilà les plus blessés : les autres n’ont eu que quelques contusions d’éclats ; moi-même en ai reçu un au coude gauche. (t1, p.402-409)

La bataille de Madras fut moins heureuse. Les plus de quatre heures de combat entre les six vaisseaux français et huit hollandais et anglais causèrent quelques pertes humaines :

Du 25 août 1690

(…)

Nous avions entre nos matelots un nommé Jacques Le Roux : il était un de ceux qui servaient le canon sur la dunette avec les pilotes. Je ne buvais point que le commandeur ne bût aussi. Dans le temps que je lui en avais versé, & que j’attendais qu’il eût bu pour reprendre le verre qu’il portait à sa bouche, est venu tout d’un coup un boulet qui n’a fait qu’un article de la tête de Jacques Le Roux & n’a laissé que le tronc, qui est tombé sur ma jambe gauche. Le sang & la cervelle se sont répandus de tous côtés : le visage de M. de Porrières en a été couvert. Dans l’instant que je reprenais le verre de sa main pour le jeter à la mer suivant ses ordres, il s’est senti frappé à la joue & à l’épaule par un éclat de la lisse ; & le boulet, qui venait de briser cette lisse, est passé entre lui & moi à la hauteur de l’estomac, sans nous faire d’autre mal. Pendant qu’il s’essuyait, j’ai été chercher un autre verre : je l’ai rincé, & il a bu, & moi après lui ; & m’a dit que celui-là avait passé bien près.

(…)

M. de Porrières est, comme j’ai dit, blessé à la joue & à l’épaule, mais légèrement : nous n’avons eu que trois matelots tués. L’un nommé Jacques Le Roux, qui a eu la tête emportée, je l’ai dit ; Olivier Le Quartier, qui a eu un boulet dans l’estomac ; & Pierre Roué, qui a été tué d’un éclat qui lui a coupé le ventre, & du boulet qui lui a brisé la cuisse. C’était une horreur de voir les entrailles sortir de ces deux corps. Nous avons trente-deux blessés de ces éclats ; mais grâce à Dieu, légèrement. (t2, p.48)

Il faut cependant faire remarquer que sur le chemin du retour, l’état de leur vaisseau, abîmé par les combats et les tempêtes, et le poids de leur cargaison, refroidissaient leur humeur guerrière :

Du mercredi 24 janvier 1691

(…)

Nous sommes, comme je l’ai dit, à la voile dès ce matin. Il ne fait que peu ou point de vent : il n’importe, le plus fort est fait, & nous ne respirons plus que la France. Nous n’avons aucun besoin de trouver les ennemis, n’étant point en état de nous battre, chargés de marchandises comme des coches, & toute notre batterie de bas hors de service, par la quantité de ballots qui sont dans l’entre-deux-ponts & la sainte-barbe.

(…)

Du jeudi 25 janvier 1691

(…)

Il a fait calme tout plat toute la journée, & il ne fait pas encore un souffle de vent : mauvais commencement de voyage. J’ai dit que nous sommes chargés comme de roches ; j’ajoute que notre pont est une véritable basse-cour. Dieu nous préserve de trouver des ennemis, n’étant point en état d’attaquer, & assez mal pour nous défendre.

(t2, p.204, 258)

Source :

Robert Challe, Journal d’un voyage fait aux Indes orientales, Mercure de France, 2002

Vous pouvez accéder à tous les articles de cette série sur les conditions des voyages en mer à la Renaissance en bas de cette page.

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