Le Corsaire galant

Nous terminerons cette série basée sur le Journal de Robert Challe par deux extraits moins sérieux. Celui-ci nous montre que le cinéma n’est pas forcément très éloigné de la réalité.

L’escadre de Challe, frustrée de n’avoir pu piller le navire anglais aux Comores, était en quête d’un autre vaisseau à attaquer. Ce fut une flûte hollandaise de six cents tonneaux transportant principalement du riz, qui fut leur victime au Sri Lanka (ils ramenèrent d’ailleurs ce vaisseau à Pondichéry). Le capitaine et quelques autres avait abandonné le navire en chaloupe, et quelques Français, menés par M. de la Chassée, décidèrent de les rattraper à terre, jugeant qu’ils devaient avoir emporté leurs richesses avec eux. Et c’est là qu’un des Français aperçut une jolie Hollandaise…

« Du samedi 29 juillet 1690
(…)
Entre ceux qui fuyaient à terre, il y avait une jeune Hollandaise fort jolie à ce que M. de La Chassée m’a dit. Elle avait été aperçue par un Français, aussi amateur du beau sexe que de l’argent. J’en aurais peut-être fait autant.
Nec cor nec mores mutant qui trans mare currunt.
Celui-ci s’était mis à ses trousses ; &, comme c’est un égrillard qui va bien du pied & que cette fille chargée ne pouvait pas suivre les autres, qui fuyaient plus vite qu’elle, il l’a jointe à l’entrée du bois : il l’a déchargée de ses richesses, & lui a ôté jusqu’à un très beau fil de perles qu’elle avait au col, ses pendants d’oreilles & ses bracelets de diamants, sans que cette fille plus morte que vive ait dit un mot. Si, après cela, il l’eût laissée aller, toutes ces richesses lui seraient restées ; mais, le diable, qui se fourre partout, lui a inspiré de la tentation : il a voulu la satisfaire. Cela se passait à l’entrée du bois ; & cette fille, qui n’avait pas soufflé pendant le vol, s’est défendue de toutes ses forces, & s’est mise à crier au meurtre & au viol, à pleine tête. M. de La Chassée, qui entend le hollandais mieux que moi le français, y a couru : il a délivré cette fille de toute violence ; & le galant à sa seule vue avait lâché prise, & fuyait à son tour.
Notre père La Chassée est un sac à péchés mortels, fort ami de la joie & du beau sexe. Il a su d’elle de qui s’était passé, & ce que le Français lui avait pris, qui valait plus de quinze cents pistoles. C’était un sac de deux cents coupans d’or, chaque coupan valant trente-sept livres dix sols de notre monnaie, un collier de perles de deux mille écus & les pendants d’oreilles, les bracelets, la rose & le reste à proportion. Il a cru devoir faire le généreux par une libéralité qui ne lui coûterait rien. Il a amené cette fille sur la rive. Il a retiré du matelot les bijoux : il les a rendus à cette fille, en lui disant que les Français sont trop honnêtes gens pour faire la guerre aux femmes & aux filles, surtout aux belles, pour lesquelles ils ont un fonds inépuisable de respect. (t1, p.430-431)

Source :
Robert Challe, Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, Mercure de France, 2002

Vous pouvez accéder à tous les articles de cette série sur les conditions des voyages en mer à la Renaissance en bas de cette page.

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