Les souliers du Jésuite

Les jésuites n’avaient pas toujours bonne réputation, et si certains louaient les efforts qu’ils faisaient pour répandre l’Évangile, d’autres, tels Robert Challe, voyaient en eux des hypocrites avant tout intéressés par les richesses qu’ils pouvaient gagner en Asie. Il est très critique à leur égard dans son Journal, et il rapporte d’ailleurs une anecdote à leur propos. Difficile de savoir si ce n’est qu’une invention, ou si cela s’était réellement passé ainsi. Je vous laisse la découvrir et vous faire votre propre avis :

Un de leurs nouveaux convertis, qui les regardait comme des saints, s’humilia à Surate jusqu’à vouloir décrotter leurs souliers. La peine n’était pas grande ; on s’y crotte peu : n’importe, c’est toujours une humiliation pour un superstitieux. Celui-ci craignit que ces bons pères lui refusassent cette grâce. Il prit subtilement dans leur chambre deux paires de souliers, & s’éloigna, crainte d’être pris sur le fait. Il commença son ouvrage, & sentit remuer quelque chose dans le talon du soulier qu’il tenait. (…)
La peur le prit : il crut avoir fait un grand crime, & que le diable allait le saisir au collet pour le punir d’avoir mis ses mains profanes sur les hardes de ces saints apôtres, qu’il ne devait regarder que comme des reliques. Il se mit à crier à son secours, comme si le diable l’avait en effet saisi. Par hasard un Portugais passait : je dis hasard, parce que l’endroit où cela se passait est peu fréquenté, étant fort éloigné. Il alla au cri, & demanda au More ce qu’il avait à crier. Celui-ci lui conta son aventure avec autant de gémissements, que s’il y avait eu matière à Inquisition. Le Portugais, moins scrupuleux, ouvrit le talon, & y trouva six gros diamants bruts : il ouvrit les autres ; &, y ayant trouvé la même chose, il emporta toutes ces pierreries, & empêcha le More de les jeter comme il voulait le faire, croyant que ce n’était que des cailloux que le mauvais esprit y avait mis.
Il est impossible de s’imaginer à quel excès de fureur ces pacifiques pères se portèrent contre ce More, & son humilité mal placée. Ils restèrent tout le reste du jour & le lendemain à se résoudre à perdre leurs diamants pour sauver leur réputation, ou à perdre leur réputation pour sauver leurs pierreries. Ils se déterminèrent pourtant, & l’utile l’emporta sur l’honnête (…).
Ils allèrent trouver le Portugais ; &, lui offrant d’une part un présent & leur appui, & de l’autre le menaçant de toute leur colère, & de leur ressentiment, & même de l’Inquisition de Goa, aussi terrible que celle de Lisbonne, ils retirèrent de ses mains les vingt-quatre diamants bruts, avec promesse du secret. Il le leur a gardé, n’ayant jamais rien dit de l’aventure ; mais le More s’étant hautement plaint des mauvais traitements des révérends pères au sujet de vingt-quatre petits cailloux qu’il avait trouvés dans les talons de leurs souliers, qui étaient autrement faits que les autres, étant de fer creux, on s’est douté de ce que c’était ; & leurs démarches envers le Portugais, jointes à un ballot d’écarlate qui avait été porté de chez eux chez lui, ont changé en certitude les soupçons qu’on avait conçus.
(p.224, 225)

Sources :
Robert Challe, Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, Mercure de France, 2002

Vous pouvez accéder à tous les articles de cette série sur les conditions des voyages en mer à la Renaissance en bas de cette page.

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