Esclave à Alger

Nous avons vu avec le Journal de Robert Challe que les européens qui voyageaient aux Indes prenaient de gros risques pendant la traversée à cause des maladies et des guerres avec les nations concurrentes qui pouvaient leur coûter la vie. Il y avait également un autre risque que ces aventuriers, soldats, commerçants, missionnaires et marins prenaient : celui d’être réduit en esclavage.

Les nations européennes se livraient entre elles des batailles navales dans les Indes et dans les Amériques dans le cadre d’une véritable guerre commerciale, mais il y avait d’autres ennemis en mer dont il fallait se méfier : des corsaires au service des Turcs. S’ils n’amenaient pas le danger aussi loin que les Anglais et les Hollandais, ils ne se contentaient pas pour autant de la Méditerranée et on pouvait les retrouver près des côtes atlantiques, surtout pendant le XVIIe siècle. Lorsqu’ils parvenaient à capturer un navire européen, son équipage et ses passagers, hommes, femmes et enfants, étaient réduits en esclavage.

Challe avait d’ailleurs parlé d’un corsaire algérien rencontré le 9 août, onze jours seulement avant la fin de son long voyage aux Indes. Lui-même avait été captif, et M. Hurtain, le premier commandant de l’Écueil, à bord duquel Challe était écrivain, avait été esclave à Alger pendant quatre années, après que son vaisseau ait été capturé par des Algériens.

Ce n’est pas le récit de Challe que nous allons voir ici, mais celui d’un Portugais, João Mascarenhas. Ce récit est doublement intéressant, puisque, outre son propre vécu et sa description de la ville d’Alger, il rapporte aussi quelques histoires d’autres Européens captifs qu’il a rencontrés qui nous éclairent sur la vie des esclaves chrétiens en Afrique du Nord.

La capture

Mascarenhas devait avoir une trentaine d’années lorsqu’il quittait Goa en ce mois de mars 1621 à bord de la nef Conceição tout juste construite dans la capitale des Indes portugaises. Ce militaire avait auparavant voyagé dans de nombreux pays, au Brésil, sur la côte Est de l’Afrique, depuis le Mozambique jusqu’à la Somalie, la Perse, l’Arabie. Cette fois, il embarquait pour rentrer à Lisbonne.

Une tempête au Cap de Bonne Espérance les avait retardés, et certains étaient morts de maladie ou dans un accident, comme c’était fréquent lors de ces longs voyages. Mais après une escale à Sainte-Hélène et dans les Açores, les passagers du Conceição pouvaient enfin voir les côtes du Portugal. Cependant, arrivés près de l’île d’Ericeira, ils tombèrent sur pas moins de dix-sept navires turcs.

Un combat commença, surtout pour l’honneur tant il était inégal, à un contre dix-sept, et le nombre de victimes augmenta rapidement. Les Portugais faisaient néanmoins beaucoup de dégâts chez leurs adversaires en utilisant des armes sophistiquées, comme par exemple des boulets à chaîne : Il s’agissait de deux demi boulets creux reliés par une chaîne. En sortant du canon, les deux parties s’éloignaient l’une de l’autre, tendant la chaîne qui venait sectionner les mâts. Malgré une trentaine de morts, les « six soldats (…), huit passagers et quatre-vingt-dix marins et mousses, épuisés par une traversée de huit mois« , parvinrent à repousser la première offensive de cinq mille turcs et coulèrent un des vaisseaux ennemis.

À la nuit tombée, le combat cessa et les corsaires turcs s’éloignèrent un peu. Sur le Conceição, on s’activait pour essayer de réparer ce qui pouvait l’être. « Les nombreuses décharges d’artillerie et de mousqueterie avaient mis en loques toutes les voiles, sans qu’il y eût l’espace d’un empan qui n’eût reçu un projectile. Et pas un gréement, pas une poulie, pas un cordage qui ne fût disloqué, rompu, brisé. Les œuvres mortes de poupe s’étaient envolées. La nef paraissait, vue du dehors, tapissée de boulets, car peu d’entre eux avaient traversé les flancs du navire, et ils étaient restés fichés dedans.« 

Le jour suivant, les Portugais affrontèrent de nouveau les forces turques. Cette fois, ces derniers parvinrent à mettre le feu au Conceição d’une flèche enflammée. L’incendie se propagea et enflamma les marchandises : « drogues, tissus, cannelle, poivre« . Après avoir néanmoins réussi à couler un autre des vaisseaux ennemis, les Portugais se rendirent aux Turcs plutôt que de risquer de mourir brûlés ou noyés. « Finalement, c’est en moins d’une heure que s’embrasa et fut consumée, sans faire de fumée et sans laisser de trace, la plus riche nef qui eût quitté l’Inde depuis bien des années« .

« Penser que deux jours plus tôt tous ces gens étaient heureux, émus de rentrer chez eux, de retrouver leurs femmes, leurs enfants, leurs mères, leurs amis, que certains n’avaient pas vus depuis plus de vingt ans ; penser que tous rapportaient quelques bien, les uns un peu, les autres beaucoup, et qu’en un temps si bref plusieurs furent tués, que d’autres perdirent une jambe ou un bras, que d’autres furent blessés et que tous étaient pauvres, brisés, captifs, sans qu’il y eût aucune différence entre les nègres et leurs maîtres, et, ce qui est encore pire, sans aucun espoir de libération ».

Le Contexte :

La Méditerranée était depuis l’Antiquité un lieu d’échange culturel et économique. L’arrivée de l’islam n’avait pas changé la donne, et les navires européens continuaient d’échanger dans les ports d’Afrique et d’Orient des draps, de l’or, des perles de verre coloré, du sel, des épices, du vin, de la vaisselle ou encore du cuir. Si les autorités religieuses interdisaient en théorie aux musulmans d’aller faire du commerce sur les terres des infidèles, cela n’empêchait pas les marchands d’Orient de monter à bord des navires chrétiens pour vendre du lin, du coton, des plumes, des esclaves ou de l’or.

Cependant, si les souverains des deux côtés de la Méditerranée favorisaient ces échanges pour des raisons économiques évidentes, des pirates, aussi bien maures qu’européens, s’attaquaient aux navires marchands et même aux pêcheurs, mettant la main sur les cargaisons et sur les équipages qu’ils échangeaient contre des rançons ou vendaient comme esclaves, quand ils ne les tuaient pas simplement. Ces brigands des mers allaient jusque dans les terres, volant et capturant marchands et paysans, ainsi que leurs femmes et leurs enfants.

Avec l’arrivée des Turcs de l’Empire Ottoman à partir du quatorzième siècle, la piraterie prit une tournure religieuse et étatique. Ces voleurs des mers étaient vus comme des combattants de l’islam, des héros de la guerre sainte contre les chrétiens, et les poètes de cours contaient leurs exploits les plus célèbres. Il ne s’agissait plus de brigands, mais plutôt de corsaires au service du sultan servant dans le cadre d’une stratégie de conquête, et c’est avec eux, qu’ils soient Turcs, renégats ou issus des nouvelles colonies des Balkans, que l’empire Ottoman poursuivit son extension au Maghreb grâce aux fameux frères Barberousse. Mais l’objectif des Turcs, après avoir mis la main sur Constantinople au quinzième siècle, était Rome, l’autre capitale des chrétiens et but suprême de la guerre sainte. Pendant qu’ils se bâtissaient une flotte impressionnante, en Occident, le pape créait la Sainte Ligue avec les états Italiens et les Espagnols (les Français, en bons termes avec les Turcs depuis François Ier, se défilèrent). L’affrontement, lors de la bataille de Lépante en 1571, tourna à l’avantage des chrétiens, mieux organisés et unis, et les Turcs, après déjà l’échec du siège de Vienne, devaient pour un temps revoir à la baisse leurs ambitions. La piraterie perdura cependant pendant plus de 2 siècles, et avec elle, l’esclavage des Européens vendus sur les marchés d’Alger et d’ailleurs.

La vie d’esclave

En lisant le récit de Mascarenhas, on peut être surpris des conditions d’esclavage relativement bonnes. D’ailleurs, il présente régulièrement les Turcs sous un bon jour :

Répartis sur les vaisseaux turcs, les captifs étaient aussitôt fouillés pour récupérer leur or et leurs bijoux. Cependant, on prit soin de faire fouiller les femmes « très respectueusement par deux Turcs vieux et graves. » Plus loin, Mascarenhas affirme que « le traitement que les Turcs réservèrent aux gens répartis dans leurs navires fut très bon, et non tel qu’on l’attendait de la part de pirates barbares. » Les Turcs leur donnèrent d’ailleurs pour nourriture « ce qu’ils mangeaient eux-mêmes : on faisait pour tout le monde une grande chaudronnée de riz ou de blé bouilli, avec du biscuit en abondance, des olives et du fromage. » Il parle aussi de la pitié que certains corsaires ennemis ressentirent en les écoutant parler de leur long voyage depuis l’Inde : « Beaucoup s’apitoyaient sur nos épreuves et étaient stupéfaits d’apprendre que nous étions en mer depuis tant de mois. Ils nous apportaient des raisins secs et des pois chiches, qui sont chez eux un régal. » Il faut dire qu’il fallait bien du courage pour s’embarquer pour d’aussi longues traversées et malgré tous les dangers !

Arrivés à Alger, les esclaves étaient d’abord présentés au Bacha qui avait sa part réservée. Ensuite ils étaient conduits au Batistan, un marché « où l’on vend tout le butin pris en mer, qu’il s’agisse de marchandises ou d’esclaves« . Ils pouvaient alors devenir l’esclave d’un maître bon ou mauvais, ou encore se retrouver rameur dans une galère turque, comme ce fut le cas pour Mascarenhas. À l’époque, selon certains historiens, Alger devait compter environ cent mille habitants, dont vingt à vingt-cinq mille esclaves chrétiens et près de dix mille renégats. Outre les esclaves catholiques, on y trouvait aussi des « Flamands, Anglais, Danois, Écossais, Allemands, Irlandais, Polonais, Moscovites, Bohémiens, Hongrois, Norvégiens, Bourguignons, Vénitiens, Piémontais, Esclavons, Syriens d’Égypte, Chinois, Japonais, Brésiliens, habitants de la Nouvelle Espagne ou du pays du Prêtre Jean. »

En découvrant la ville, nous sommes surpris de voir qu’à Alger, les esclaves chrétiens, en tout cas les catholiques, avaient mis en place un petit hôpital qui « fonctionne avec neuf lits aux draps très propre, un médecin, un barbier (1) et un apothicaire, tout cela fort bien payé« . On apprend qu’il y avait des « alambics où les chrétiens distillent de l’eau de vie » qui « rapportent tous les mois » de l’argent servant notamment à financer l’hôpital, pour compléter ce qui était récolté par les quêtes faites auprès des chrétiens. Pour nourrir les malades, « l’hôpital ne manque pas non plus de poules, de poulets, de confitures, ni de douceurs pour les malades, de sorte qu’ils mangent rarement du mouton. » Il y avait certes des prisons, ou bagnes, dans lesquelles beaucoup de chrétiens passaient leurs nuits, mais chacune avait « son église où par un effet de la bonté de Dieu on dit tous les jours plus de quinze messes à portes ouvertes » et il arrivait que des Maures et des Turques y entrent. Les esclaves chrétiens pouvaient encore se laver dans les bains publics, au contraire d’ailleurs des Juifs, qui bien que libres, étaient « détestés » des Turcs qui les considéraient comme « les gens les plus méprisés et les plus misérables du monde« , et qui devaient supporter beaucoup « d’outrages, pires que ceux des esclaves« . Certains esclaves possédaient même des tavernes à l’intérieur des bagnes où ils vendaient du pain, de la viande, et bien sûr du vin, et même des musulmans d’Alger fréquentaient ces établissements. On ordonnait cependant régulièrement leur destruction en période de sécheresse, « car on dit que c’est à cause des péchés causés par le vin et par ceux qui le boivent qu’il ne pleut pas, et ce sont les pauvres chrétiens qui en pâtissent, car on brise les barriques de vin qui les consolent. »

Les galères

Le maître de Mascarenhas espérait une forte rançon pour son rachat. Comme celle-ci ne venait pas, il l’envoya aux galères, espérant pouvoir le faire céder dans ses négociations. Ce fut pour le soldat portugais une difficile épreuve : « Si l’on n’a pas été galérien on ne peut pas dire qu’on a été esclave« , comme disaient les captifs chrétiens à l’époque. Les souffrances qu’ils devaient subir, mais aussi les risques pour leur vie étaient en effet sans commune mesure : « Le malheureux est attaché à une très longue chaîne rivée à la galère même. Si celle-ci chavire, – comme cela se produit tous les jours -, aucun ne peut donc en sortir vivant. (…) La nourriture ? deux poignées de biscuit noir chaque jour, rien de plus. Ils se donnent une peine infinie à ramer torse nu. Les coups de fouets sont si nombreux et si violents qu’il n’en est aucun qui ne les blesse et ne fasse aussitôt jaillir le sang. (…) Sous le moindre prétexte ils font l’escurribanda, ce qui consiste à les jeter dans la coursie et à frapper dis ou douze fois le dos nu de chacun avec un cordage goudronné, et les deux cent cinquante chrétiens d’une galère y passent l’un après l’autre sans qu’aucun n’y échappe, même les espaliers et les vogue-avant. (…) Mais donner la chasse à une embarcation, voilà une épreuve que seuls pourraient supporter les démons de l’Enfer. Dès qu’on l’aperçoit, même de très loin, et ne découvrirait-on que le bout de sa vergue, il faut absolument la rattraper. J’ai vu des hommes qui, après cela, tombaient épuisés sur la rame, d’autres qui mouraient sous le fouet sans que les Turcs aient pour eux la moindre pitié. Bien au contraire, ils étaient de plus en plus cruels et de plus en plus acharnés. (…) C’est qu’on risque sans cesse sa vie, et pas seulement par le fait de la galère : tous les jours des hommes meurent, ou sont blessés aux bras et aux jambes, par des coups de feu, lors des nombreuses prises de navires ou dans l’entrée des places et des forteresses. Et le pire, c’est qu’un homme meurt alors sans acquérir d’honneur, en capturant des chrétiens, ses amis et ses parents. »

La fuite

Bien que la vie des esclaves à Alger n’était pas aussi effrayante qu’on aurait pu l’imaginer, ce n’était pas non plus le Paradis. Leur vie dépendait directement de leur propriétaire, et si certains étaient bons, beaucoup se montraient cruels, et pouvaient même tuer l’esclave s’ils le voulaient, comme ce fut le cas d’un prêtre Irlandais : « Le Bacha, comme Ponce Pilate, se lava les mains du sang du juste, et leur dit de se débrouiller tout seuls. Car c’est chez eux une loi claire et formelle que celui qui achète un esclave peut en faire ce qu’il veut, comme d’un bien qui lui appartient, sans que la justice s’en mêle. »

Mascarenhas rapporte en effet une autre facette du traitement que subissaient les esclaves qui vient largement nuancer ce qu’on a dit plus tôt : « Le malheureux que son destin a conduit à être captif de ces gens féroces est en danger de mort.(…) Le chrétien qui vient de Majorque ou de Valence en frégate pour espionner en vue de quelque coup, ce qui est un cas fréquent, est, s’il est attrapé, écorché vif, et l’on met sa peau, bourrée de paille, à la porte de la marine. J’en ai vu certains être empalés, d’autres être crucifiés ou subir les nombreuses espèces de morts qui sont pratiquées tous les jours. Mais le plus terrible châtiment est, pour tous, qu’on les laisse vivre dans ces supplices deux ou trois jours.« 

C’est pourquoi, s’ils ne décidaient pas de renier leur foi et leur patrie, sincèrement ou non, en devenant ce qu’on appelait des renégats, la plupart des Européens ne pensaient qu’à retrouver leur liberté, que ce soit par le paiement d’une rançon, ou par la fuite, généralement en volant une barque ou en en fabricant une en cachette. « Un homme ne peut connaître de plus grand malheur ni, pour la punition de ses péchés, de plus grande misère que d’être esclave« .

« Il n’est donc pas étonnant que les captifs fassent tant d’efforts et mettent tant de fois leur vie en danger pour obtenir leur liberté, et qu’ils s’échappent d’un pays si périlleux et d’un si pénible esclavage en sautant par-dessus les remparts pour aller dérober une petite barque qui leur permet de franchir la mer Méditerranée. Ils mettent parfois huit ou neuf jours à cette traversée, sans pouvoir manger ni boire, et dès qu’ils parviennent en terre chrétienne il est arrivé à beaucoup d’eux, sous l’effet de la faim ou de la soif, d’expirer aussitôt sans pouvoir faire un pas. Beaucoup d’autres, chaque jour, construisent des bateaux dans les jardins de leur patron, en les cachant dans des fosses ou dans des grottes. Ils font les varangues avec les arbres mêmes du jardin et les planches avec quelques portes qu’ils ont volées. Tout cela est misérable, pourri, fabriqué de nuit et en cachette, mal goudronné et encore plus mal calfaté. Souvent ils vont mettre ces bateaux à l’eau en les portant sur leur dos pendant plus d’une demie-lieue, et quand ils arrivent le pauvre bateau est défoncé et éventré par les coups reçus en chemin. Aussi est-il exceptionnel qu’ils parviennent en pays chrétien. Ils se noient tous en mer. (…)

On fabrique d’autres barques bien pires que celles-là. Leur armature est faite de roseaux, et elles sont recouvertes en dehors, au lieu de planches, par du cuir de semelles. Elles contiennent huit ou neuf personnes. Comme pour celles qui sont construites dans les jardins, il n’y en a pas une sur vingt qui arrive à destination. »

Cependant, il ne fallait pas se faire prendre : les supplices alors infligés, comme ceux mentionnés plus haut, font froid dans le dos… C’est ce qui arriva à un renégat, un esclave et à un prêtre esclave du nom de Dom Patricio qui leur avait transmis une lettre avec un plan d’Alger pour encourager son attaque. « La sentence fut que le chrétien aurait le visage marqué au fer rouge, que le renégat serait pendu à un croc, et que dom Patricio serait brûlé vif. (…) Dom Patricio marcha au bûcher avec un grand courage (…). Arrivés au lieu du supplice, ils plantèrent deux piquets dans le sol, lui attachèrent une jambe à chacun, et disposèrent tout autour, à deux vares (2) environ de distance, des rameaux épineux et des bûches où ils mirent le feu, de façon à le faire cuire peu à peu et souffrir davantage. Car la haine qu’ils ont pour les prêtres – les papazes, comme ils les appellent -, est extraordinaire. Mais les gamins lui jetèrent tant de pierres qu’il en mourut bientôt et que son corps en fut recouvert. Et c’est ainsi, moitié brûlé et moitié déchiqueté, qu’ils le jetèrent sur le tas d’ordures qui est le long de la mer, là où ils jettent les chevaux et les bêtes crevées.(…)

Quant au renégat, ils le pendirent au croc fixé à la porte de la ville qui donne sur la marine, et qui ressemble, mais en beaucoup plus gros, à un de ces crochets de boucherie auxquels on suspend la viande. Ils le hissèrent de tout son poids en haut de la muraille, les uns par les pieds, les autres par la tête, et le laissèrent tomber sur le croc. Il resta là, pendu par l’endroit où il avait été accroché, jusqu’à sa mort, – une mort horrible, car on reste vivant trois ou quatre jours. »

À propos des renégats :

Le récit de Mascarenhas parle de nombreuses fois des renégats, ces chrétiens qui avaient renié le Christ et s’étaient convertis à l’islam. Beaucoup devenaient corsaires, certains étaient même des raïs, des commandants de navires, même si d’autres, dont on parle moins, menaient une vie plus paisible comme artisans ou commerçants, ou travaillaient dans l’administration. La quasi totalité d’entre eux avaient été capturés par des barbaresques en mer, ou dans les villages côtiers lors d’une razzia, et vendus comme esclaves à Alger, Fez, Salé, Tlemcen, Tunis, Bizerte et jusqu’à Istanbul. De nombreuses raisons pouvaient les avoir poussés à devenir musulmans.

Il convient déjà de remarquer que la plupart d’entre eux avaient été capturés alors qu’ils n’étaient que des enfants ou des adolescents, à un âge où la foi peut être moins ancrée, et où on peut être plus influençables. Il faut de plus préciser que les conversions étaient souvent obtenue par la force, parfois sur le bateau même des corsaires, où on pendait le jeune captif par les pieds et le frappait à coups de bâton jusqu’à ce qu’il cède, car celui qui avait renié ne pouvait plus être racheté ensuite. Ces efforts pour convertir en particulier les jeunes chrétiens n’est d’ailleurs pas sans rappeler la pratique de la devchirmé (3).

Beaucoup de captifs étaient pauvres, des marins bien souvent, ce qui avait des conséquences : après plusieurs années d’attente souffrant une vie d’esclave, ils avaient perdu tout espoir que leur famille puisse un jour les racheter et avaient décidé de se convertir. Ils étaient restés chrétiens dans leur cœur, et leur conversion n’était qu’un moyen d’alléger leurs souffrances, et leur offrait une plus grande liberté qui, si l’occasion se présentait, leur permettrait de s’enfuir et de retourner chez eux. Mais c’était risqué : à Alger, un renégat qui retournait au christianisme était condamné à mort.

Beaucoup de renégats n’étaient donc pas sincères dans leur nouvelle foi, et il n’était pas rare d’en voir mangeant du porc et buvant du vin, ne priant qu’en public et n’allant guère à la mosquée. Mais contrairement à la société féodale européenne qui n’offrait que peu d’espoir d’évolution, le monde musulman pouvait leur permettre de s’élever socialement et de s’enrichir, notamment grâce à la course. L’islam leur offrait aussi une certaine liberté sexuelle contrastant avec la rigidité de l’Europe chrétienne : ils pouvaient avoir plusieurs femmes et en changer régulièrement, et pouvaient se satisfaire avec des esclaves ou des jeunes garçons qui se prostituaient. Certains étaient simplement des fripouilles sans attachement ni à un dieu ni à une nation, des aventuriers opportunistes qui cherchaient de tirer profit de chaque situation où ils se trouvaient. Ces amateurs de vin, de femmes et d’or, souvent voleurs, pouvaient passer d’un camp à l’autre, même plusieurs fois, sans aucun remord.

À l’inverse, que leur conversion ait été volontaire ou forcée, beaucoup finissaient avec le temps par être sincèrement convaincus par leur nouvelle religion et parfaitement fidèles à leur nouvelle patrie. Il est vrai que l’islam offrait un message plus simple et plus rationnel qui pouvait facilement les convaincre, surtout à cette époque troublée en Europe par les querelles religieuses entre catholiques et protestants : pas de Trinité, de dieu fait homme ou ayant un fils, de péché originel. Certains renégats se montraient même cruels avec les captifs d’Europe, comme ce renégat dont on raconte qu’il avait arraché avec les dents vingt oreilles à des chrétiens, allant paraît-il jusqu’à en manger une !

On peut imaginer que certains renégats étaient assaillis par le doute, torturés par leur conscience d’avoir trahi leur foi et leur patrie, d’avoir participé à des guerres contre leurs frères et réduit des chrétiens en esclavage. Beaucoup d’entre eux, après avoir réussi à s’échapper, se sont d’ailleurs rendus spontanément devant le Saint Office pour confesser leurs actions passées et retourner au christianisme, parfois après plusieurs décennies.

Quelles qu’aient été les raisons plus ou moins honorables de leur conversion à l’islam, les renégats ont tous eu un destin incroyable que nous avons bien de la peine à imaginer aujourd’hui.

La rançon

À Alger, le commerce des esclaves n’était pas seulement vu comme l’occasion d’obtenir de la main d’œuvre à bas prix. Un esclave pouvait être un véritable investissement lorsqu’il s’agissait d’une personnalité suffisamment importante pour qu’on veuille racheter sa liberté. L’acheteur pouvait alors espérer s’enrichir en libérant son esclave contre une rançon bien plus importante que ce qu’il avait déboursé pour l’acquérir.

Les religieux de l’Ordre de la Sainte Trinité (appelés en France les Mathurins) avaient pour mission de négocier le rachat des captifs. Mascarenhas nous parle ainsi du Père-Maître Monroy « venu à Alger pour le rachat des captifs. Il apportait une très grosse somme recueillie et envoyée par la couronne de Castille. Quelques jours après être arrivé à Alger il avait effectué la plus grande partie du rachat, ayant libéré et payé cent cinquante captifs, qui étaient tous des gens de toute première qualité. » Les familles des prisonniers réussissaient parfois à les libérer eux-mêmes, mais ils devaient souvent vendre leurs terres ou s’endetter pour réunir la somme exigée. Pour les soldats, c’était habituellement le roi qui les rachetait. Ce fut le cas pour Mascarenhas. Mais comme son maître réclamait beaucoup d’argent, il profita de sa maladie et de sa grande faiblesse au retour des galères pour corrompre un médecin afin qu’il affirme à son propriétaire qu’il était mourrant et qu’il ne vivrait pas plus de trois mois. « Cette méthode réussit si bien qu’il voulut aussitôt s’entendre avec moi au sujet de ma rançon. Alors qu’il n’exigeait d’abord pas moins de trois mille écus, il finit par me céder pour six cents pataques (soit 2,5 fois moins). Et c’est ainsi qu’il plut à Dieu de me rendre la liberté au moment où je l’espérais le moins et où je me voyais en proie aux plus grandes épreuves. »

notes

  1. Barbier : à l’époque, les chirurgiens étaient des barbiers
  2. Vare : la valait 1,10m
  3. Devchirmé : parfois appelé « impôt sur le sang », il s’agissait de réquisitionner des garçons chrétiens de l’Empire Ottoman pour les convertir à l’islam et les élever comme des Turcs

Source :

  • Esclave à Alger – récit de captivité de João Mascarenhas (1621-1626), Chandeigne, 1993

Vous pouvez accéder à tous les articles de cette série sur les conditions d’un voyage en mer à la Renaissance en bas de cette page.

Pour approfondir ce sujet, vous pouvez lire :

  • Jacques Heers, Les Barbaresques, La course et la guerre en Méditerranée, XIVe-XVIe siècle, Perrin, 2001

Vous pourrez mieux comprendre le phénomène des renégats en consultant les archives de l’Inquisition grâce à ce livre, qui, au passage, en mentionne plusieurs capturés au retour des Indes :

  • Bartholomé Bennassar et Lucile Bennassar, Les Chrétiens d’Allah, L’histoire extraordinaire des renégats, XVIe-XVIIe siècles, Perrin, 1989

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