La pierre brisée sur l’estomac

Mudh, Inde, septembre 2016. Dawa vit avec sa jolie femme et ses trois enfants dans un petit village de montagne dans la vallée de la Pin, un des derniers villages indiens qui n’a pas encore accès au réseau téléphonique, même s’il est électrifié (quand il n’y a pas de coupure…). Sa maison ressemble à n’importe quelle autre maison du Spiti ou du Ladakh : blanche, le tour des fenêtres en bois, ici peint en bleu, et avec un toit en terrasse où sèche du fourrage pour l’hiver. Ils vivent à l’étage, passant leur temps dans une grande salle à manger possédant une impressionnante collection de tasses et de vaisselle colorée, déposée dans des étagères où sont disposées quelques grosses boules de beurre (mar). Le rez de chaussée est réservé aux poules, et au stockage de la farine d’orge (tsampa), du fromage sec (chura), des abricots (chuli), etc. De la bouse est à sécher sur le petit muret qui clôt la cour devant la maison, où se trouvent aussi les toilettes, fermées par un simple rideau. Une vache et des chevaux passent la nuit dans cette cour. Dawa, m’a dit de venir m’installer chez lui plutôt que de payer l’hôtel. J’ai donc passé quelques nuits dans une de ses deux chambres, dans celle où sèchent sur un fil quelques morceaux de mouton.

Le village est en train de connaître un bouleversement avec le développement du tourisme dans la vallée de la Spiti voisine et son célèbre monastère de Key, car Mudh est devenu le point de départ ou d’arrivée d’expéditions de trekking ayant déjà fait pousser deux hôtels, un qui se fond dans le village en ayant conservé les codes de l’architecture traditionnelle, mais un autre, jaune et hideux, qui brise tristement l’harmonie esthétique du lieu, sans parler de l’énorme hôtel encore en construction avec des boutiques prévues au rez-de-chaussée. On sent pourtant, à l’attitude des gens et des enfants, qu’ils ne sont pas encore trop touchés. À l’image de Dawa, on invite encore l’étranger à boire un thé ou même à dîner. Et puis il y a l’homme du Kinnaur, qui vient régulièrement avec son utilitaire vendre des pommes, des abricots secs, des vêtements. La plupart des gens du village lui apportent de l’orge : une mesure de chuli contre deux mesures d’orge. C’est bien de troc qu’il s’agit !

Pendant que certains sont aux champs – la vallée de la Pin, outre l’orge évidemment, est spécialisée dans les petits pois -, que d’autres font de la farine au petit moulin à eau (chuda), des enfants jouent aux pogs avec des pièces de monnaie dans les rues du village. J’avais aussi vu des enfants Touaregs jouer aux osselets avec des crottes de chèvre. Il est toujours étonnant de voir comment les jeux traversent les frontières.

Les Grands Enfants de Thang Tong Gyalpo

Zara, Kharnak, Inde, juin 2013. Ce n’est pas la première fois que je rencontre Dawa. J’avais fait sa connaissance il y a trois ans, lorsque je vivais parmi les bergers du Kharnak. Car si Dawa semble être un villageois comme un autre, ce n’est pas tout à fait le cas : il est en fait l’un des derniers héritiers d’une tradition vieille de plusieurs siècles venue du Tibet. Il est un disciple du lama Thang Tong Gyalpo, et c’est en cette qualité que je l’avais vu arriver avec ses quatre compagnons dans le campement de Zara.

Thang Tong Gyalpo était un yogi tibétain du XVe siècle connu pour avoir réalisé des ponts de fer dont certains existent toujours aujourd’hui. Pour financer ses constructions, il aurait créé l’Ache Lhamo, un opéra populaire tibétain, qui servait aussi, par l’amusement, à propager le bouddhisme et à inculquer des leçons de morale. Ses disciples, Buchen en tibétain (ce qui signifie littéralement Grand Enfant) perpétuent la tradition de l’Ache Lhamo en tant que ménestrels, ou manipas, contant des histoires religieuses issues des jatakas, des biographies de saints ou encore les témoignages de deloks, ces gens revenus des Enfers. Des pèlerinages, des séjours dans des monastères et des retraites spirituelles leur confèrent aussi la réputation d’avoir acquis des pouvoirs surnaturels. Ainsi, pendant les quelques jours qu’ils ont passé à Zara, les Kharnakpas leur ont ainsi demandé d’accomplir un rituel pour faire venir la pluie !

La pierre brisée sur l’estomac

C’est un rite curieux dont je vais vous parler ici, celui qui en particulier fait la réputation des Buchens : celui de la pierre brisée sur l’estomac. Cela fait déjà quelques jours qu’on me parle de leur arrivée prochaine et je suis impatient de les voir. Les Kharnakpas ont attisé ma curiosité en me parlant de cette pierre brisée sur l’estomac, de ces épées et de cette aiguille transperçant la joue du Buchen, ou plutôt, comme ils l’appellent plus volontiers, de Mémé Lochen. Mémé, comme nous l’avions vu dans un article précédent, signifie « grand-père », mais est ici utilisé pour marquer le respect. Lochen signifie le Grand Traducteur. C’est lui le Buchen, le véritable fils spirituel de Thang Tong Gyalpo. Il a hérité de cette fonction de son père ou de son oncle qui l’a formé aussi bien au rituel proprement parlé qu’à jouer du lute (kogpo), comme nous le verrons plus loin. Quatre hommes accompagnent le Lochen, dont en particulier celui qui tient le rôle de Lhamo, la Déesse, et le Lukzi, ou Berger. Si Lhamo a une importance capitale pour la réalisation du rituel proprement dit, le Berger marque sans doute davantage les esprits : c’est lui qui doit amuser le public avec toutes sortes de blagues et de pitreries, un divertissement qui, on l’a dit, à aussi un but éducatif.

Profitant de l’absence des chèvres parties pour la journée dans les pâturages, ils s’installent dans l’enclos de Stobdan, l’actuel goba (chef de la communauté) du Kharnak, où des bâches et des sacs recouvrent le sol. Les Buchens déroulent un thangka sur l’un des murs de l’enclos et disposent quelques objets rituels, dont une petite statue de Thang Tong Gyalpo entourée d’un khatag (écharpe de cérémonie) blanc, sur une petite table de bois. Les deux pierres nécessaires au rituel ont été déposées devant la table. Les Buchens étaient allés les chercher un peu plus tôt dans la matinée. Sur la plus petite pierre, ronde et lisse qui doit faire environ 40cm de diamètre, ils ont inscrit en tibétain le mantra Om ah hum. Sur l’autre, large et plate, sont dessinés deux étranges personnages, des démons peut-être.

L’autel provisoire avec le thanka et les deux pierres sous l’œil de la statuette de Thang Tong Gyalpo

Un Buchen portant une robe bordeaux lui donnant des allures de moine tibétain souffle dans une conche pour ouvrir la cérémonie. La communauté s’est rassemblée dans l’enclos et tout le monde ou presque, assis en lotus, agite son moulin à prières (mani) ou égrène son chapelet. La plupart des femmes ont revêtu leur yogar, une épaisse cape de laine verte et rouge, pour se protéger du froid : il est tombé de la neige il y a seulement deux jours.

Le Lochen fait une prière, tenant son mani d’une main et exécutant des mudras de l’autre. Il porte un étrange couvre-chef fait de bandes de tissus colorées, un collier de grosses perles de turquoise et de corail, une boîte d’argent suspendue à son cou et une autre fixée dans son dos. Un phurba, le couteau rituel, est attaché à sa ceinture. Une baguette à la main, il explique la signification du thangka à son auditoire. Je ne peux que me contenter de supposer qu’il s’agit d’un conte bouddhiste.

Une fois la leçon terminée, la Déesse entre en scène et se met à danser avec le Lochen, qui rythme le mouvement avec ses cymbales. Difficile d’après son aspect de deviner que cet homme légèrement moustachu joue un rôle féminin. Peut-être que sa chemise aux manches dépassant largement des mains pouvait être un indice. En revanche, les mouvements de hanches ne laissent pas de place au doute.

Joute verbale pleine d’humour entre le berger et le lochen

C’est maintenant au tour du Berger d’apparaître, joué par Dawa, manteau en peau de mouton à l’envers, laine au dehors, avec une sacoche en bandoulière et le visage couvert de farine. Il caricature les habitants des montagnes, rustres et païens, démarche particulièrement osée devant une communauté de montagnards ! Mais les Kharnakpas ont de l’humour, et sont de fervents bouddhistes. À peine arrivé, il se fait remarquer par son language et ses blagues, tout en faisant tournoyer sa fronde (urdo) au-dessus de sa tête. Il interpelle l’assistance, s’assoit près d’eux et fait même fuir quelques jeunes filles un peu timides ! Le Berger se moque bientôt du Lochen et de ses dieux. Il jette des morceaux de pain en direction de la statuette du lama Thang Tong Gyalpo, lui ordonnant de manger, pensant ainsi prouver la fausseté de cette religion. Une joute verbale commence alors entre les deux personnages, toujours ponctués d’humour. Le Berger fait la forte tête, mais, tout en filant de la laine avec un bâton, il écoute et se laisse convaincre. Les arguments du Lochen ont été efficaces et à la fin de la séquence, le Berger s’est converti.

Vient la danse des épées : le Lochen se met torse nu, un drapeau est épinglé dans son dos nu. Il se perce la joue avec une aiguille qui se termine en trident, puis se met alors à danser, tenant une épée dans chaque main et sautant régulièrement sur elles, le manche au sol et les lames appuyées au niveau de ses hanches, dans les quatre coins cardinaux. Je m’attends à une transe mais il ne se passe rien, le Lochen reste maître de ses pensées. La danse terminée, il pose le poignard rituel (phurba) sur la pierre en prononçant des prières rapides. Le phurba étant souvent utilisé lors d’exorcisme, je comprends mieux le sens de cette cérémonie. Il s’agit d’enfermer le mal qui rôde autour de la famille ou du village dans cette pierre, puis de le détruire en la brisant.

La danse des épées

Stobdan est alors appelé. Il s’allonge sur une croix gammée (yundrun) dessinée sur le sol avec du grain d’orge. Une épaisse couverture est placée sur son ventre, puis la pierre. Le Lochen saisit la deuxième pierre qui est arrondie et frappe la grosse pierre jusqu’à ce qu’elle soit brisée. Sur les cinq cérémonies auxquelles j’ai assistées, la pierre a été brisée du premier coup à quatre reprises. L’autre fois, le Lochen a dû s’y reprendre à deux fois. Je m’attendais à quelque mauvais présage, mais personne ne semblait spécialement inquiet.

La cérémonie est terminée, le mal a été vaincu, tout le monde est rassuré et se sent protégé. Le Lochen peut sortir son lute tibétain, le kogpo (on dira plutôt dambyan au Ladakh), et tout le monde, Buchens comme villageois, se met à chanter, à danser et faire la fête. Enfin, en théorie, car les Kharnakpas se montrent plutôt timides…

Et à la fin, on danse jabro

J’avais déjà parlé de cette communauté de bergers du Kharnak dans trois articles :

Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez lire :

  • Les Bergers du Fort noir, Pascale Dollfus, Société d’ethnologie, 2012

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