Les veuves brulées des Indes

Le rite du sati était un topos du récit de voyage dans les Indes. Pendant les deux premiers siècles qui ont suivi l’arrivée des Portugais sur la côte de Malabar, une quarantaine d’histoires de veuves brûlées sur le bûcher funéraire de leur mari ont ainsi été rapportées par des Européens partagés entre horreur et fascination. Niccolo Manucci et François Bernier ne font pas exception. Ils racontent d’ailleurs une même histoire se passant au Bengale, qualifiée de « bizarre » par Bernier. Ce dernier avoue ne pas y avoir assisté, mais précise qu’elle ‘s’était tellement rendue fameuse dans les Indes que personne n’en doutait ».

Manucci, lui, dit en avoir été témoin :

« De Qasim Bazar je pris la route de Rajmahal, où l’on allait brûler une femme : ce n’était pas ma première, mais cependant j’attendis. Celle-ci, amoureuse d’un musicien, avait empoisonné son mari, espérant épouser l’amant ; mais, quand elle se trouva veuve, l’autre se déroba et elle, qui se voyait définitivement sans homme et perdue de réputation, avait préféré les flammes. Le spectacle avait attiré du monde et, dans la foule, on pouvait voir le musicien qui escomptait quelque souvenir : la coutume veut en effet que les femmes, au dernier moment, distribuent des feuilles de bétel ou des bijoux. Le bûcher était installé dans une vaste fosse, autour de laquelle la femme tourna ; quand elle fut à hauteur du jeune musicien, arrachant le collier d’or qu’elle portait en parure, elle le jeta prestement autour du cou du jeune homme, qu’elle prit de force dans ses bras avant de sauter, à la stupéfaction générale, car on était loin d’imaginer pareil dénouement. Voilà comment le jeune homme et la femme expièrent conjointement leur péché et le meurtre du mari. »

Si la plupart du temps, les femmes semblaient se brûler volontairement, Bernier y voyait surtout la conséquence d’un conditionnement :

« Plusieurs personnes, alors que je consultais sur ce brûlement des femmes avec le corps de leurs maris, me voulurent persuader que ce qu’elles faisaient n’était que par un excès d’amitié qu’elles avaient eu pour eux, mais j’ai bien reconnu depuis que ce n’était qu’un effet de l’opinion, de la prévention et de la coutume ; et que les mères infatuées de jeunesse de cette superstition comme d’une chose très vertueuse, très louable et inévitable à une femme d’honneur, en infatuaient de même l’esprit de leurs filles, dès leur tendre jeunesse ».

D’ailleurs, il arrivait que la veuve soit forcée à mourir ainsi par sa famille et par les prêtres, comme dans cette tragédie rapportée par Bernier :

« Il me souvient entre autres que je vis brûler à Lahore une femme qui était très belle et qui était encore toute jeune : je ne crois pas qu’elle eût plus de douze ans. Cette pauvre petite malheureuse paraissait plus morte que vive à l’approche du bûcher ; elle tremblait et pleurait à grosses larmes, et cependant trois ou quatre de ces bourreaux, avec une vieille qui la tenait par-dessous l’aisselle, la poussèrent et la firent asseoir sur le bûcher et, de crainte qu’ils avaient qu’elle ne s’enfuît, ou qu’elle ne se tourmentât, ils lui lièrent les pieds et les mains, mirent le feu de tous côtés et la brûlèrent toute vive. »

Source :

• Niccolo Manucci, Un Vénitien chez les Moghols, chapitre V

• François Bernier, Un libertin dans l’Inde moghole, Les voyages de François Bernier (1656-1669), Lettre à Monsieur Chapelain pp. 311-315

 

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